La Nouvelle-Calédonie

 

 

Premiers peuplements

Il y a 5 000 ans, des habitants du littoral de la Chine du sud, cultivateurs de millet et de riz, commencent à traverser le détroit pour s'installer à Taïwan. Vers 2000 av. J.-C., des migrations ont lieu de Taïwan vers les Philippines. De nouvelles migrations commencent bientôt des Philippines vers Sulawesi et Timor et de là, les autres îles de l'archipel indonésien. Vers 1500 av. J.-C., un autre mouvement mène des Philippines en Nouvelle-Guinée et au-delà, les îles du Pacifique. Les Austronésiens sont sans doute les premiers navigateurs de l'histoire de l'humanité.

Comme l'attestent des fragments de poterie Lapita retrouvés, les premiers habitants de la Nouvelle-Calédonie auraient posé le pied sur le territoire il y a environ 3 000 ans. On appelle Lapita la période de 1300 à 200 av. J.-C. C'est à Koné sur la côte ouest de Grande Terre que furent découverts les premiers vestiges de la civilisation Lapita.1

Durant la période suivante, se construisent les cultures et sociétés kanak, issues vraisemblablement du développement d'une différenciation régionale de plus en plus poussée au sein des populations austronésiennes de tradition Lapita et de nouveaux apports de populations venant des îles Salomon ou du Vanuatu et issues de la première vague de peuplement de l'Océanie (dite du Sahul).

Plusieurs récits issus de la tradition orale kanak font également état de migrations polynésiennes (surtout de Tonga, des Samoa, de Wallis et Futuna) vers les îles Loyauté et l'île des Pins, vraisemblablement entre le XVIe siècle et le tout début du XIXe siècle. Ceci explique certaines particularités socio-linguistes des Loyaltiens et Kunié par rapport aux Mélanésiens de la Grande Terre (une langue polynésienne, l'ouvéa occidental ou faga-uvea à Ouvéa, est d'ailleurs toujours parlée). Les Kanaks maîtrisent l'art de la pierre polie, et basent leur civilisation sur la culture de la terre (principalement ignames et taros). Lors de rituels guerriers, des tribus pratiquent aussi le cannibalisme.

 

Découverte par les Européens (1774-1841)

Le 4 septembre 1774, l'aspirant Colnett, membre de l'équipage du HMS Resolution commandé par le navigateur britannique James Cook, lors de la seconde expédition de ce dernier, est le premier à apercevoir la Grande Terre. Cook la baptise « New Caledonia », pour donner à sa découverte le nom d'une région de Grande-Bretagne (Caledonia est l'ancien nom latin de la province correspondant à l'Écosse), tout comme il l'avait fait auparavant pour l'archipel des "New Hebrides" (Nouvelles-Hébrides, actuellement Vanuatu) et "New South Wales" (Nouvelle-Galles du Sud) en Australie. Le 5 septembre ont lieu les premiers contacts entre des Européens (Cook et son équipage) et les Kanaks à Balade, sur la côte nord-est de la Grande Terre. James Cook longe ensuite la côte Est et découvre le 23 septembre l'Île des Pins.

 

Par la suite, la plupart des explorateurs à s'intéresser à l'archipel sont français. Ainsi, il est probable qu'en 1788, l'expédition française conduite par La Pérouse reconnaît la côte Ouest à bord de l'Astrolabe et de La Boussole, juste avant de sombrer dans un naufrage sur le récif de Vanikoro aux Îles Salomon. En 1793, le contre-amiral français Antoine Bruny d'Entrecasteaux, parti en 1791 à la demande de Louis XVI pour retrouver La Pérouse, passe au large de la Nouvelle-Calédonie, reconnaît la Côte Ouest de la Grande Terre et se serait arrêté notamment aux Îles Loyauté. Néanmoins, on attribue la découverte de ces dernières à l'explorateur français Jules Dumont d'Urville en 1827, le premier à les situer précisément sur une carte.

 

Dès 1793, des baleiniers commencent à s'intéresser à la Nouvelle-Calédonie auprès des côtes de laquelle les baleines à bosse remontent durant l'hiver austral. Plus tard, au début du XIXe siècle, la pêche à l'holothurie, particulièrement appréciée en Asie, commence à se développer. Mais c'est surtout à travers le commerce du bois de santal, dès 1841 et surtout à partir de 1846 et jusqu'en 1853, que des contacts réels vont se nouer entre Européens et Kanaks : les premiers obtiennent alors des seconds le bois recherché en échange d'outils, d'armes en acier, d'étoffes ou encore d'objets de verre, et plus faiblement par la chasse à la baleine. Au début des années 1850, le commerçant et aventurier britannique James Paddon va s'installer sur l'île Nou dans la rade de l'actuelle Nouméa et fera venir plusieurs membres de sa famille et des connaissances pour s'installer sur l'île (ce que l'on appellera les « colons Paddon », à l'origine de la présence sur le Territoire de plusieurs familles d'origine britanniques.)

 

 

Colonisation (1841-1944)

 

 

Premiers Européens installés (1841-1853)

À partir de 1841, des missionnaires commencent à venir s'installer. Des protestants anglicans de la London Missionary Society (LMS) élisent alors domicile à l'île des Pins et aux Îles Loyauté dès 1841, puis à Touaourou au sud de la Grande Terre en 1842. Si l'implantation aux Loyauté se fait de manière durable (ces îles restant l'un des bastions du protestantisme encore aujourd'hui en Nouvelle-Calédonie), les deux autres installations à l'île des Pins et à Touaourou sont chassées dès 1842.

En 1864 une expédition militaire aux îles Loyauté est organisée pour mettre fin à l'influence anglaise protestante.

Du côté catholique, des frères maristes, menés par Monseigneur Douarre qui est nommé vicaire apostolique de Nouvelle-Calédonie, s'installent tout d'abord à Balade en 1843, mais là encore les missionnaires sont chassés en 1847 avant de pouvoir revenir, et de façon durable, à partir de 1851. Les frères maristes s'installent aussi, avec succès mais non sans heurts, à l'île des Pins. Les missionnaires amènent avec eux de nouvelles maladies, provoquant des épidémies qui affectent fortement la population autochtone. Dans les premiers temps, les autochtones sont réticents car ils attribuent les éventuelles disettes, épidémies ou guerres claniques qui se déclenchent aux missionnaires.

Les deux organisations missionnaires, pour assurer leur assise sur l'archipel, en appellent alors aux deux puissances européennes susceptibles de les aider : les protestants au Royaume-Uni et les maristes à la France de Napoléon III. Toutefois, l'appel des missions à la colonisation n'est pas le seul facteur pouvant expliquer la prise de possession. Depuis quelques années, la France et le Royaume-Uni se livrent déjà à une course à la colonisation, dite « guerre des drapeaux ». De plus, la France cherche un endroit au climat plus clément que le bagne de Cayenne pour installer une colonie pénitentiaire, la Nouvelle-Calédonie semblant alors tout indiquée. D'un autre côté, les colons britanniques d'Australie poussaient leur métropole de tutelle à assurer une maîtrise entièrement anglophone du Pacifique insulaire.

 

La prise de possession par la France (1853-1854)

Les deux pays n'attendent donc que l'élément déclencheur qui pourra justifier une prise de possession, et c'est la France qui obtient la première occasion : en 1850, le massacre à Yenghebane dans le nord de la Grande Terre de plusieurs officiers et hommes d'équipage de la corvette française L'Alcmène, envoyée en mission de reconnaissance pour étudier la possibilité de l'installation d'un bagne, fournit un prétexte à Napoléon III. Celui-ci donne alors instruction à plusieurs navires de guerre français de prendre possession de la Nouvelle-Calédonie (à condition que le Royaume-Uni ne l'ait pas déjà fait).

La Nouvelle-Calédonie est proclamée colonie française à Balade le 24 septembre 1853 par le contre-amiral Febvrier Despointes ; le 29 septembre, il négocie l'annexion de l'île des Pins avec le grand chef Vendégou. La Nouvelle-Calédonie devient le troisième élément des Établissements français du Pacifique qui comprennent le royaume de Tahiti (dynastie des Pomaré), protectorat français depuis 1842, et les îles Marquises, colonie depuis 1842 ; la Nouvelle-Calédonie se trouve sous la responsabilité du Commissaire impérial, responsable du protectorat sur Tahiti.

Le 25 juin 1854, les militaires français fondent au sud-ouest de la Grande Terre Port-de-France pour servir de chef-lieu à la colonie, simple garnison qui deviendra rapidement une petite ville et prendra le nom de Nouméa le 2 juin 1866.

 

Colons pénaux ou libres ? (1860-1895)

En 1860, la Nouvelle-Calédonie devient une colonie à part entière (séparée de Tahiti) et son premier gouverneur, le contre-amiral Guillain, est chargé d'organiser la mise en place du bagne et donc de trouver des terres (non seulement pour garder les bagnards purgeant leur peine, mais aussi pour les terres confiées aux libérés qui ont l'obligation toutefois de doubler leur peine dans la colonie tout en étant « libre », le but étant de les pousser à s'installer définitivement). Il va le faire en créant un statut de l'indigénat, imposant une politique de cantonnement, fondée sur l'idée de « propriété collective » sur un modèle fouriériste et de « réserves autochtones » pour les Mélanésiens dont les terres sont organisées en « tribus » ou « chefferies » déjà existantes et en créant des « grandes chefferies » ou « districts ». Le premier convoi pénitentiaire arrive le 5 janvier 1864 (250 transportés ou délinquants et criminels de droit commun, et relégués ou auteurs de délits ou petits crimes récidivistes) à bord de l'Iphigénie.

Les « transportés » arrivent entre 1864 et 1897. Après la Commune de Paris, la Nouvelle-Calédonie, sert de lieu de déportation pour de très nombreux anciens communards condamnés par les conseils de guerre mis en place par le gouvernement d'Adolphe Thiers. Ces condamnés politiques sont appelés les « déportés » ou les « communards ». Parmi eux : Henri Rochefort qui réussira à s'échapper et Louise Michel. À ceux-là s'ajoutent les Kabyles ayant participé à la révolte du cheik El Mokrani en Algérie en 1871 également.

L'administration pénitentiaire, ou « Tentiaire », devient rapidement assez riche et assez puissante, possédant notamment une grande partie du foncier (outre les pénitenciers île Nou et Ducos à Nouméa, de Prony dans le sud ou de l'île des Pins, cette administration possède aussi des villages entiers alloués aux anciens forçats doublant leur peine : Dumbéa, La Foa, Bourail, Pouembout, essentiellement). Mais en parallèle se développe également les concessions offertes aux bagnards et une colonisation libre d'abord totalement désorganisée, ces « pionniers » venus de France (et notamment d'Alsace ou de Lorraine) à quoi s'ajoutent des déçus de la « ruée vers l'or » australienne et quelques autres familles poussées à partir de leurs foyers pour fuir l'absence de terre, la misère ou les conditions sociales, économiques ou politiques pour tenter leur chance dans les colonies. Ceux-ci sont surtout éleveurs dans de grandes propriétés sur la côte ouest de la Grande Terre dans les environs directs de Nouméa ou encore à Païta, Boulouparis, Moindou et Koné, entre autres.

La découverte de la garnierite, minerai de nickel, par Jules Garnier en 1866 et le début de l'exploitation de ce matériau attire également des commerçants et provoque une certaine fièvre financière pendant quelques années (assez vite freinée par plusieurs faillites, dont la plus retentissante est celle de la banque Marchand en 1878). La première colonisation véritablement structurée est celle de Réunionnais que l'administration coloniale fait venir en Nouvelle-Calédonie pour y développer l'exploitation de la canne à sucre (sans réel succès).

Alors que la colonisation progresse, essentiellement grâce à des déportés venus des bagnes, prisons et hôpitaux psychiatriques, la situation sociale se dégrade : violence, insécurité, débauche... En 1879, un article du journal Le Temps, note que la pénurie de femmes en Nouvelle-Calédonie provoque une flambée d'homosexualité.

 

En 1895, le nouveau gouverneur, Paul Feillet, met fin à la colonisation pénale (il parle de « fermer le robinet d'eau sale ») et, par d'importantes campagnes en métropole, il fait venir la première vague de colonisation libre organisée d'importance : les « colons Feillet » venus avec l'espoir de cultiver le café. Là encore c'est un semi-échec en raison des difficiles conditions de vie (les familles, une fois arrivées, étant généralement totalement livrées à elles-mêmes) et de l'éloignement de toute civilisation (l'approvisionnement se faisant occasionnellement par un bateau, le « tour de côte », longeant le littoral calédonien). Les colons européens reçoivent des terres pour produire du café tandis que l'immigration asiatique est encouragée pour l'exploitation minière qui débute en 1910. Une dernière vague de colonisation aura lieu dans les années 1920, celles des colons dits « nordistes » car venant du Nord de la France, cette fois sur la base de la culture du coton. C'est un échec total.

 

Politique foncière et indigène (1855-1944)

Fait notable : la Nouvelle-Calédonie est, avec l'Algérie, la seule colonie de peuplement française. Des Métropolitains mais aussi des ressortissants d'autres pays d'Europe (des Allemands fuyant l'autorité prussienne, des Italiens ou Irlandais dans le cadre des diaspora connues alors par ces deux peuples, des Britanniques ayant transité par l'Australie) y sont venus nombreux, par vagues successives collectives (les colons Paddon à Païta dans les années 1850, Cheval dans les années 1860, bourbonnaise des années 1870, Feillet de la fin du XIXe siècle, la colonisation nordiste des années 1920) ou individuelles, au point d'égaler pratiquement le nombre des autochtones (on appelle « Caldoches » les descendants d'Européens nés sur le territoire, alors que les immigrants sont dénommés « Zoreilles »).

Cette immigration importante implique la nécessité pour l'Administration coloniale de trouver aux arrivants des terres. Après la prise de possession de l'archipel, l'État se proclame, par deux déclarations de 1855 et 1862, propriétaire de toutes les terres. L'arrêté du 22 janvier 1868 laisse une partie de ces terres aux Kanaks : la propriété « incommutable, insaisissable et inaliénable » de ces domaines est reconnue aux tribus (les Kanaks ne peuvent ni les vendre, ni en acheter, mais sont aussi théoriquement protégées contre toutes violations de terres) mais la délimitation est faite de telle manière que certaines terres initialement concédées sont finalement retirées aux Mélanésiens au profit des colons, tandis que du bétail de ces derniers s'introduit régulièrement sur les terres coutumières et abîme les champs d'ignames et de taros. Plus tard, le code de l'indigénat, mis en place par les décrets de 1874 et 1881, est appliqué totalement en Nouvelle-Calédonie par le décret du 18 juillet 1887. Il fait des Mélanésiens des « sujets de la France », ne jouissant d'aucun droit civil mais uniquement de leur droit personnel conféré par la religion et la coutume. Ils payent alors un impôt de capitation, sont soumis aux réquisitions de main d'œuvre au profit des autorités ou des colons, le gouverneur nomme les chefs de tribu et les grands-chefs et délimitent leurs pouvoirs, la pratique de la sorcellerie ainsi que le port d'arme ou le fait de circuler nus sont interdits. Finalement, le code de l'indigénat aboutit ni plus ni moins à une politique de cantonnement menée à partir de 1897 par le gouvernement français, visant à rassembler tous les Kanaks dans les réserves en leur allouant une superficie moyenne de trois hectares par habitant et remettant donc totalement en cause le découpage de 1868. Et ce domaine est régulièrement rogné par les autorités afin d'y installer des colons : ces « réserves » passent ainsi de 320 000 à 124 000 hectares de 1898 à 1902, à l'instigation du gouverneur Paul Feillet. Seules les Îles Loyauté sont des réserves kanakes intégrales.

Frappée par les maladies, l'alcoolisme, la sous-nutrition, les guerres (le cantonnement dans des espaces limités exacerbent certaines tensions claniques pré-existantes) ou les répressions d'insurrections (notamment de celle du grand-chef Ataï de 1878 ou celle du Nord de 1917), la population autochtone, estimée entre 40 000 et 80 000 personnes en 1774 (et aux environs de 50 000 en 1853), n'en compte plus que 29 206 en 1901 et 27 100 à son seuil le plus bas en 1921.

 

Histoire tourmentée (1853-1944)

Face à l'organisation de cette colonie de peuplement, les Kanaks réagissent souvent violemment : si les soulèvements sont ponctuels, très faibles et aisément réprimés entre 1853 et 1878, la grande insurrection de 1878 du grand-chef Ataï provoque la mort de nombreux colons à Païta, La Foa et Boulouparis. L'administration coloniale réussit à y mettre un terme uniquement grâce à l'aide de tribus kanakes rivales de celle d'Ataï qui est ainsi capturé et décapité par d'autres Mélanésiens (et dont la tête est conservée à Paris dans un bocal). Et avec l'aide des Algériens de Nouvelle-Calédonie. Cette grande révolte kanak de 1878 se solde par la mort de 200 Européens ou assimilés et de 800 à 1000 Kanaks.

D'autres révoltes d'importance ont eu lieu en 1913 mais surtout en 1917 dans le nord sous la direction du chef Noël Doui, lui aussi décapité par des Kanaks.

En 1931, un groupe de Kanaks est exposé dans une cage, à l'occasion de l'exposition coloniale de Paris

 

Seconde Guerre mondiale (1940-1945)

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la Nouvelle-Calédonie se rallie à la France libre en 1940 et devient une base pour les Américains engagés dans la campagne du Pacifique. Le 12 mars 1942, plusieurs dizaines de milliers d'hommes arrivent en Nouvelle-Calédonie : c'est un bouleversement pour un si petit territoire. Des aérodromes sont aménagés (Tontouta, plaine des Gaïacs, etc.), des centres hospitaliers sont installés à l’Anse-Vata, à la Conception, à la Dumbéa, au nord de Bourail, sur la côte est et dans l’extrême nord. Cette présence amène en Nouvelle-Calédonie certains symboles du mode de vie à l'américaine : le dancing, le Coca-Cola, le chewing-gum, les « snacks », etc. Certains quartiers de Nouméa portent encore les noms des zones militaires américaines : Motor Pool, Receiving, etc. Les kanaks, soumis au code de l'indigénat, sont notamment surpris par la présence dans l'armée américaine de soldats noirs et blancs sur un pied d'égalité, et même d'officiers noirs.

 

Autonomie, centralisation et développement économique (1944-1973)

La Seconde Guerre mondiale marque le début du processus de décolonisation. Le code de l'Indigénat est finalement aboli successivement par l'ordonnance du 7 mars 1944 (suppression du statut pénal de l'indigénat), la loi Lamine Guèye du 7 avril 1946 (nationalité française pleine et entière à tous les Français, indigènes compris) et le statut du 20 septembre 1947 (égalité politique et accès égal aux institutions). Les Kanaks obtiennent alors la liberté de circulation, de propriété, et leurs droits civils. Les Kanaks accèdent donc théoriquement au droit de vote en 1946, mais celui-ci ne sera que progressivement appliqué et reconnu du fait d'un débat local sur la possibilité de créer un double collège électoral : seulement 267 membres de l'élite mélanésienne (chefs coutumiers, anciens combattants ou religieux tels que curés, diacres ou pasteurs) obtiennent effectivement le droit de voter en 1946, puis la loi du 23 mai 1951 élargissant le collège électoral indigènes dans les territoires d'outre-mer permet à 60 % des Mélanésiens en âge de voter d'y accéder et enfin le suffrage universel est pleinement mis en place par le décret du 22 juillet 1957.

La Nouvelle-Calédonie est alors un territoire d'outre-mer que les lois cadres dites Defferre de 1957 amènent vers plus d'autonomie. Mais alors qu'un mouvement de décolonisation s'amorce dans les autres colonies françaises au début des années 1960, le processus connaît pour la Nouvelle-Calédonie et les autres territoires français du Pacifique un brutal coup d'arrêt revenant sur l'essentiel des lois cadres : en 1963 le Conseil de Gouvernement est placé sous l'autorité du Gouverneur et en 1968, la loi Billotte retire à l'Assemblée territoriale de Nouvelle-Calédonie l'essentiel de ses pouvoirs, entre autres sur le nickel.

De plus, le retour à une forte croissance de la population kanake à partir de 1945 (et tout particulièrement à compter des années 1960) pousse les autorités métropolitaines à encourager l'émigration vers l'île, notamment en provenance des îles de Wallis-et-Futuna. Cette immigration est facilitée par le boum du nickel qui offre aux arrivants une perspective économique souriante. Entre 1969 et 1976, la population de l'île s'accroît de plus de 20 % avec près de 20 000 nouveaux immigrants. Si les Kanaks sont toujours plus nombreux que les Européens (environ 55 000 Mélanésiens contre 50 000 « blancs » en 1976), ils ne sont toutefois pas majoritaires, en raison de la présence d'autres communautés allogènes (26 000) : Asiatiques, Polynésiens, dont tout particulièrement des Wallisiens.2

 

La naissance du mouvement indépendantiste

Les Kanaks n’ont pas profité du boom du nickel. De toute façon, les colons ont préféré importer de la main-d’œuvre de Polynésie, principalement des Wallisiens, qu’ils estimaient plus dociles. En 1970, un quart du personnel minier est polynésien et il n’y a que 6 % de Kanaks. Mais les jeunes, même peu nombreux, qui sont allés tenter leur chance dans les mines et reviennent dans leur village (on appelle les villages kanaks, les « tribus » ), sont plus rétifs, plus impatients. Ils ont appris à se défendre sur les chantiers, ils s’irritent à présent de la passivité des vieux. Ils n’admettent plus qu’il n’y ait plus d’espace dans les « tribus » tandis que dans les vallées, certains Blancs ont tant d’espace qu’ils le laissent en friche.

Parallèlement, les rares étudiants kanaks qui ont pu faire leurs études en France, ont connu Mai 68 à la Sorbonne. Ils en reviennent avec de nouvelles idées. Ils créent un groupe « extrémiste », les « foulards rouges », qui parle de nation kanake. Les Blancs qui faisaient partie de l’Union Calédonienne, la quittent pour la plupart pour suivre Jacques Lafleur, le blanc le plus riche de l’île, à la tête du « parti de la fidélité ».

Seuls les Blancs se sont enrichis du boom du nickel de 1969-1972. Les Mélanésiens n’y ont même pas vraiment trouvé d’emplois. Après le boom, l’amertume de la population mélanésienne s’accroît. les tensions sociales aussi. C’est dans ce contexte, entre 1975 et 1979, que le mouvement indépendantiste sort de son état groupusculaire : juin 1975, création d’un comité de coordination pour l’indépendance canaque ; mai 1976, création du Parti de Libération Kanake (PALIKA, qui reprend la vieille orthographe du mot kanak) ; 1977, ralliement de l’Union Calédonienne, dont Jean-Marie Tjibaou et Eloi Machoro viennent d’accéder à la direction, à la revendication d’indépendance ; 1979, fusion de la même Union Calédonienne dans un « Front indépendantiste ».

Le gouvernement français, sous la présidence de Giscard d’Estaing, octroie un plan de réformes et un nouveau statut accordant à l’île une autonomie contrôlée. Les réformes promises font partie d’un « plan de développement économique et social à long terme pour la Nouvelle-Calédonie ». Le plan de Rocard soumis au dernier référendum est tout à fait semblable à celui de Giscard d’Estaing en 1976 !

Depuis quelque temps, le gouvernement français se préoccupe de « promotion mélanésienne ». Rocard n’a rien inventé. L’administration française attribue quelques fonds pour l’hygiène, la scolarisation, la desserte des tribus, puis songe à promouvoir une « culture mélanésienne ». Un homme est tout trouvé pour cela, Jean-Marie Tjibaou qui a abandonné la carrière de prêtre en 1970 pour devenir animateur culturel et se consacrer à la « jeunesse et aux sports » dans l’administration territoriale. Il organise avec l’aide de l’administration, et le secrétaire d’État aux DOM-TOM, Olivier Stirn, un festival culturel mélanésien : « Melanesia 2 000 », prévu pour septembre 1975. À cette époque, l’ancien prêtre se fait d’abord insulter par les siens. Les militants de l’Union Calédonienne, dont il est membre, condamnent l’opération : « du pain et des jeux pour distraire les canaques de leurs problèmes ». On accuse Tjibaou d’être « vendu au pouvoir colonial » qui moyennant ce festival, s’assure tranquillité et bonne conscience. L’opération fut un succès : 50 000 entrées. C’était le temps où la « culture kanake » ne faisait pas encore partie de l’idéologie indépendantiste, mais n’était qu’une façon de donner le change de la part de l’administration française... qui avait trouvé en Tjibaou, déjà, un interlocuteur privilégié.

 

Les premiers projets de reformes

À l’époque, sous Giscard donc, le gouvernement français va même plus loin. Le boom du nickel n’aura pas duré très longtemps. Mais il aura suffi à enrichir encore plus les colons français qui commencent à vouloir faire fortune ailleurs. Parallèlement, cela fait beau temps que les terres des colons ne rapportent plus grand-chose. les quelques grandes familles françaises de Nouvelle-Calédonie, les plus gros propriétaires terriens de l’île, qui ont investi, après le nickel, dans l’immobilier, dans l’import ou ailleurs, vendraient volontiers leurs terres à l’État en échange de confortables indemnités. C’est l’époque où le gouvernement de droite de Giscard d’Estaing envisage une sorte de décolonisation douce du territoire, en rétrocédant aux Mélanésiens une partie des terres qui leur ont été confisquées. On prépare à Paris la première réforme foncière de la Calédonie. Oh, il ne s’agit pas de rendre aux Kanaks tout ce qu’on leur a pris, ni de partager avec eux la richesse accumulée en un siècle de spoliation. Il s’agit seulement de calmer la montée des mécontentements chez les Kanaks en leur rétrocédant chichement des terres qui n’intéressent plus vraiment les colons, tout en les cantonnant ainsi à la brousse de plus en plus désertée par ceux qui ont le choix de s’installer ailleurs. En réalité, cette promesse de réforme foncière va susciter beaucoup d’espoir chez les paysans kanaks. De l’espoir, puis au fil des années qui suivent de plus en plus d’impatience. En 1980-81, les chefs des tribus s’exaspèrent et veulent savoir quand ils vont accéder aux nouvelles terres promises. Car l’inventaire a été fait des « terres claniques » qui doivent leur être rendues. Des hommes, des gendarmes même, dépêchés par l’administration métropolitaine, sont venus, revenus, pour préciser, ajuster, négocier avec les Kanaks. Mais au bout du compte rien n’est venu. Les terres ne sont toujours pas distribuées. Comme toujours en Nouvelle-Calédonie, l’administration se trouve paralysée quelque part, dès qu’une mesure est envisagée en faveur des Kanaks. Une sourde colère commence à naître.

Au fil des mois, ce n’est plus 120 000 hectares, mais 200 000, puis 270 000, au titre de terres claniques, que les chefs kanaks revendiquent. Et puis, vient un autre espoir : François Mitterrand est élu président de la République en mai 1981. La gauche revient au gouvernement après en avoir été écartée pendant 23 ans. L’Union Calédonienne a appelé à voter pour lui parce que ses dirigeants, dont Tjibaou, ont reçu, en privé, des assurances de Mitterrand. En 1979, le Parti socialiste avait affirmé sa « pleine solidarité au Front indépendantiste dans la lutte qu’il mène contre la politique de la droite, et il a réaffirmé sa volonté de soutenir et de garantir le droit du peuple kanak à décider de son avenir » ... Une promesse d’indépendance en quelque sorte.

Le gouvernement socialiste crée un « office foncier » chargé de restituer les terres revendiquées. En 1982, Jean-Marie Tjibaou succède au RPCR Dick Ukeiwé (un notable kanak rallié à Jacques Lafleur, maire de Nouméa) à la tête de l’Assemblée territoriale, grâce à une coalition avec les centristes. Tjibaou, en tant que vice-président de l’Assemblée territoriale (le président en est le « haut-commissaire de la République », représentant le pouvoir central de la métropole) a désormais sous son autorité un conseil de gouvernement de la Nouvelle-Calédonie composé de six ministres. Il tient alors à prouver aux Noirs, comme aux Blancs, qu’il est capable de gouverner. Il croit l’indépendance à portée de la main, confiant dans les assurances qu’il a reçues de l’Élysée.

Interlocuteur privilégié de Giscard en ce qui concerne la promotion culturelle mélanésienne, il devient sous Mitterrand, pendant deux ans, le plus haut fonctionnaire kanak du territoire. Il se voit sans doute déjà futur chef d’un gouvernement indépendant.

Seulement, les socialistes ne tiennent pas leurs promesses, pas plus à l’égard des indépendantistes kanaks qu’en métropole ils ne tiennent leurs promesses sociales. La droite métropolitaine, elle, ne veut surtout pas faire cadeau aux socialistes d’une décolonisation sans histoire en Nouvelle-Calédonie, même s’il n’a jamais été question de toucher en quoi que ce soit aux privilèges et aux prébendes des colons de Nouméa. Le RPR en France téléguide au travers de la droite calédonienne du RPCR de Jacques Lafleur, toute une campagne de plus en plus hystérique contre les indépendantistes et les réformes promises. Mitterrand cède sur la Nouvelle-Calédonie comme il a cédé sur l’école privée en métropole et sur bien d’autres choses. Les mois passent. Les réformes restent lettre morte, comme sous Giscard, et le gouvernement français ne parle plus d’indépendance. Quant aux pouvoirs de Tjibaou sur l’Assemblée territoriale, ils sont aussi symboliques que ceux de ses prédécesseurs face au puissant lobby colonialiste de l’île. Un nouveau statut du territoire est adopté en mai 1984, qui doit préparer un scrutin d’autodétermination dans un délai de cinq ans, sans changer quoi que ce soit au corps électoral de Nouvelle-Calédonie comprenant outre les Caldoches, tous ceux qui sont arrivés depuis peu en Nouvelle-Calédonie. Toutes les promesses d’autodétermination deviennent dans ces conditions une simple escroquerie, les Kanaks étant désormais électoralement minoritaires dans leur propre pays.

 

Le FLNKS

Se sentant flouées, les différentes organisations indépendantistes se mettent d’accord pour boycotter les élections territoriales de novembre 1984, et décident d’exercer une pression sur le terrain en organisant des barrages en brousse dès l’été 84. Le Front indépendantistes se transforme en FLNKS (Front de Libération Kanake Socialiste) en septembre 1984, regroupant la plupart des tendances indépendantistes, y compris la principale, l’Union Calédonienne, celle de Tjibaou et Machoro). Le nouveau Front se charge d’organiser le boycott des élections de novembre 84. À Thio, Eloi Machoro (l’un des dirigeants les plus populaires du FLNKS) brise à coups de hache une urne devant les photographes, et les indépendantistes installent des barrages un peu partout en brousse, pour bloquer la circulation des colons isolés et les empêcher d’aller voter. Dans la cité minière de Thio, Machoro fait occuper un temps la gendarmerie, puis désarme les colons.

En réalité, même en 1984, il n’y a eu jamais ni véritable insurrection, ni lutte armée de la population kanake pour obtenir son droit à l’indépendance. Mais il a suffi que les chefs indépendantistes mobilisent largement la population sur le terrain et boycottent activement un scrutin, pour que l’impérialisme français, revenant aux bonnes vieilles méthodes coloniales, décrète l’état d’urgence sur le territoire et envoie un corps expéditionnaire en Nouvelle-Calédonie : gendarmes mobiles, CRS et forces militaires vont quadriller le pays presque sans interruption pendant les quatre années qui vont suivre. Le 12 janvier 85, alors même que Mitterrand par l’intermédiaire de Pisani a entamé des négociations avec Tjibaou, il donne le feu vert aux gendarmes du GIGN (le corps d’élite de la gendarmerie française) pour liquider Eloi Machoro et l’un de ses lieutenants qui entouraient avec une cinquantaine d’hommes armés la ferme d’un colon européen.

Désormais, on verra, après chaque vague répressive, le gouvernement « renouer le dialogue » à ses conditions avec Jean-Marie Tjibaou. En janvier 85, Pisani au nom de Mitterrand, propose à Tjibaou une « indépendance association » sous forme d’un découpage de l’île en plusieurs régions. Tjibaou accepte, après avoir laissé tuer Eloi Machoro, qui apparaissait alors comme le leader le plus radical.

La droite revient au gouvernement au printemps 1986. En 1987, le gouvernement Chirac décide un scrutin d’autodétermination en Nouvelle-Calédonie auquel pourront participer tous les résidents depuis plus de trois ans sur le territoire, ce qui laisse toujours les Kanaks minoritaires dans le corps électoral. Les chefs indépendantistes cette fois, décident de boycotter le scrutin « pacifiquement ». La population kanake suivra très largement les consignes de boycott, les abstentions sont massives du côté de la population kanake, même si le résultat donne un vote écrasant en faveur du maintien de l’archipel au sein de la République Française. La droite coloniale, quant à elle, fait preuve de plus en plus d’arrogance.

Entre temps, les militaires français sur le territoire se comportent comme toute armée d’occupation, l’encadrement retrouvant par la même occasion certaines pratiques de la guerre d’Algérie. La gendarmerie passe sur le territoire par escadrons entiers. « À Koné, dans le courant de l’année 1987, après que deux gendarmes eurent été tués, plusieurs tribus durent vivre un véritable enfer pour qu’elles dénoncent les meurtriers : confiscation des outils, privation de nourriture, saccage des habitations, des écoles, dévastation des cultures, interdiction de libre circulation, longues expositions au soleil, accomplissement des besoins naturels sous surveillance, pièges constitués de grenades offensives placées dans des récipients emplis de grenaille et dissimulés sur les chemins alentour... jeunes embarqués en hélicoptère et menacés d’être jetés dans le vide s’ils ne parlaient pas... Ces méthodes hallucinantes ont été utilisées pendant de longues semaines contre les populations tribales de la région » ( « Le dossier calédonien » de Jean-Paul Bessel - Ed. « La Découverte » ).

Le summum va être atteint entre les deux tours des élections présidentielles françaises, en avril 1988, quand le FLNKS avait décidé à nouveau un boycott actif de l’élection en Nouvelle-Calédonie. Le gouvernement Chirac avait quadrillé l’île de 11 000 soldats (un soldat pour 7 Kanaks, femmes et enfants compris), plus encore que pour le référendum d’autodétermination de décembre 87. Dans la petite île d’Ouvéa, le comité de lutte local du FLNKS prend des gendarmes en otages à Fayaoué. Il y a quatre morts chez les militaires après un échange de coups de feu, et les indépendantistes se réfugient avec leurs otages dans la grotte d’Ouvéa.

Dans l’île, c’est alors l’état de guerre : interrogatoires musclés, brûlures par cigarettes, tortures à la matraque électrique, simulacres d’exécution. Le général Vidal, commandant en chef des forces armées en Nouvelle-Calédonie « déclare la guerre au peuple kanak » selon sa propre expression. Pendant plus d’une semaine, l’île d’Ouvéa est transformée en champ de bataille : investissement de villages au petit matin avec véhicules blindés, grenades lacrymogènes lancées dans les cases, saccages des magasins...

La grotte finit par être localisée par l’armée. Le 3 mai, Jacques Chirac donne son accord pour un assaut, alors même que des négociations sont entamées avec les preneurs d’otages. Trois jours avant le second tour de l’élection présidentielle, l’assaut est donné par des commandos d’élite de l’armée : 19 morts parmi les indépendantistes dont au moins trois exécutions sommaires.

Il y a donc seulement 7 mois, l’armée française quadrillait encore la Nouvelle-Calédonie, et y pratiquait selon la vieille tradition colonialiste des ratissages, regroupements de populations, hommes, femmes et enfants mêlés, sévices et tortures, et y faisait barouder ses unités d’élite. Jacques Chirac parlait des « sauvages ». Jacques Lafleur du « terroriste Tjibaou »... Mitterrand, président de la République avait laissé faire, pour le moins.

Un mois après la réélection de Mitterrand, changement de décor, du côté français. Le gouvernement Rocard fait venir à Paris Tjibaou et Jacques Lafleur, le chef de la droite colonialiste de Nouméa, et obtient leur réconciliation spectaculaire. Tjibaou et Lafleur se serrent la main devant les caméras le 26 juin. On ne parle plus que de paix et de réconciliation en Nouvelle-Calédonie...

 

Les accords de Matignon

Les deux camps et leurs leaders négocient sous la médiation du Premier ministre Michel Rocard, aboutissant à la signature des Accords de Matignon le 26 juin 1988 prévoyant la mise en place d'un statut transitoire de 10 ans devant se solder sur un référendum d'autodétermination pour que les Calédoniens se prononcent pour ou contre l'indépendance.

Aucune des conditions de départ proposée par la direction du FLNKS n’est donc retenue dans l’accord signé le 26 juin par Tjibaou et Lafleur. D’indépendance, point n’est question. L’accord ne prévoit un scrutin d’autodétermination... que dans dix ans ! Dix ans de répit supplémentaire pour le colonialisme français.3

 

Le 4 mai 1989, sur l'île d'Ouvéa, le président du FLNKS (indépendantiste), Jean-Marie Tjibaou, et son secrétaire-général, Yeiwéné Yeiwéné, sont assassinés. Leur meurtrier, Djubelly Wéa, un ancien pasteur et ancien militant du FULK, reprochait aux deux hommes d'avoir signé en juin 1988 les accords de Matignon avec l'État et leurs adversaires anti-indépendantistes du RPCR.

À l'approche de ce référendum, alors qu'il ne faisait aucun doute, au vu des résultats des provinciales successives, que le « non » à l'indépendance l'emporterait et pour préserver une paix locale encore fragile, Jacques Lafleur ainsi que le RPCR et les indépendantistes ont décidé de négocier de nouveaux accords avec l'État. L'Accord de Nouméa du 5 mai 1998 reconnaît dans son préambule les « ombres » et « lumière » de la colonisation et l'existence d'une « double légitimité » (celle du « premier occupant », les Kanaks, et celle de toutes les communautés arrivées après la prise de possession et qui ont participé à l'histoire contemporaine de l'archipel). Il prévoit alors la mise en place d'une autonomie forte (avec des transferts progressifs de compétence, seuls les pouvoirs régaliens que sont la sécurité, la justice, le droit général, la monnaie, la politique étrangère), la construction d'un destin commun, la mise en place d'une citoyenneté néo-calédonienne (ouverte aux Français domiciliés en Nouvelle-Calédonie depuis novembre 1998 et à leurs descendants), la défense et la promotion de la culture kanake et l'adoption de signes (hymne, devise, drapeau, nom du pays et graphie des billets de banque) représentant « l'identité kanake et le futur partagé entre tous ». Est ainsi créé une notion de citoyen héréditaire, jus sanguinis en droit de la nationalité, pour les consultations d'auto-détermination entre 2014 et 2018 et les élections provinciales. La citoyenneté héréditaire existe dans de nombreux pays européens : Pays-Bas, Belgique, Italie, Espagne, Islande, Finlande, etc...

Le retour à la paix civile n'empêche pas le maintien de conflits sociaux et économiques souvent teintés d'enjeux politiques : le « préalable minier » (ultimatum du FLNKS demandant que la SLN cède à la SMSP le massif de Koniambo pour alimenter la future usine du Nord avant toute ouverture de négociations sur l'avenir institutionnel) entre 1996 et 1998, les grèves pour l'augmentation du Salaire minimum garanti dans le cadre des négociations sur le « pacte social » en 2000, les manifestations contre la création du Régime unifié d'assurance maladie et maternité (RUAMM) en 2003, les actions du Comité Rhéébù Nùù et du Conseil autochtone pour la gestion des ressources naturelles en Kanaky-Nouvelle-Calédonie (GAUGERN) de Raphaël Mapou contre l'usine de Goro de 2002 à 2008, les marches contre la vie chère du 20 avril 2006 puis des 17 et 18 mai 2011 ou encore celle pour la protection de l'emploi local du 13 février 2009, les manifestations et blocages menés par les habitants des îles contre l'augmentation des prix de la compagnie aérienne locale Air Calédonie (Aircal) en juillet et août 2011, ou bien l'opposition souvent forte entre l'Union syndicale des travailleurs kanaks et des exploités (USTKE) aux forces de l'ordre (culminant en 2009). Les tensions entre communautés s'apaisent pour leur part, malgré quelques conflits persistants (le plus important, et le plus meurtrier, étant celui opposant de 2001 à 2004 les Kanak de la tribu de Saint-Louis au Mont-Dore et les Polynésiens du lotissement voisin de l'Ave Maria, qui doit finalement être évacué).

Sur le plan économique, la période des « accords » correspond à des années 1990 plutôt moroses suivie d'une certaine prospérité à partir des années 2000 en raison de l'envolée des cours du nickel (et malgré un léger ralentissement, suivi d'une reprise, entre 2008 et 2009). Ces années sont notamment marquées par de grands travaux : constructions des usines du Nord (de 2007 à 2012) et du Sud (de 2005 à 2010), aménagement d'un campus universitaire unique regroupé à Nouville (de 2005 à 2011), agrandissement de l'aéroport de La Tontouta (de 2008 à 2012), chantier du Médipôle de Koutio (de 2010 à 2015), création de nouvelles ZAC dans le Grand Nouméa (Savannah, Nakutakoin, Cœur de ville, Dumbéa-sur-mer), mise en valeur touristique de Gouaro Deva (à partir de 2011), édification de nouveaux équipements pour les Jeux du Pacifique de 2011.4

 

 

La répression continue contre les militants syndicaux kanaks

Des affrontements ont opposé le 3 août 2009 la police à de nombreux manifestants dans les rues de Nouméa. Le 4 août de nouvelles manifestations dans les zones industrielles de l'île ont amené l'arrestation de onze manifestants. Ceux-ci protestaient contre la répression qui frappe des militants du syndicat USTKE (Union syndicale des travailleurs kanaks et des exploités), dont le président Gérard Jodar, condamné fin juin à un an de prison ferme. Avec lui vingt-huit militants avaient été poursuivis et six condamnés à des peines de prison allant de quatre à douze mois ferme.

Le gouvernement par l'intermédiaire de son représentant, le Haut-Commissaire, continue à manier la répression contre un syndicat qui a le seul tort de défendre l'indépendance de la Nouvelle-Calédonie et de prendre le parti des travailleurs, comme celui d'une employée de la société d'aviation Air Calédonie, Aircal, licenciée abusivement. Un compromis avait pourtant été trouvé mais le président d'Aircal a refusé de le signer et, en mai 2009, une manifestation de soutien à l'employée licenciée a opposé violemment les gendarmes mobiles aux militants syndicaux, ce qui a été le prétexte aux arrestations et aux condamnations de militants de l'USTKE.

En avril 2008, l'USTKE avait déjà été la cible des attaques du gouvernement et du patronat. Gérard Jodar avait été condamné à un an de prison, dont six ferme, et à trois ans de privation de droits civiques pour « provocation à attroupement armé ». Il avait déjà eu le tort de protester contre le licenciement d'un chauffeur d'une société de transport urbain, Carsud, qui était aussi délégué syndical de l'USTKE.5

 

 

L'impérialisme français s'accroche à son « caillou »

En 2014, à l'issue de la réunion du G20 en Australie, François Hollande s'est rendu en Nouvelle-Calédonie,

Hollande s'est livré à des gestes symboliques pour tenter de présenter la position de l'État français comme neutre entre les indépendantistes et leurs adversaires, les loyalistes hostiles à l'indépendance. Certains lui ont reproché cette apparente neutralité alors même que les politiciens locaux ne parviennent pas à s'entendre pour appliquer les accords en vue d'un éventuel référendum sur l'indépendance. Des loyalistes ont d'ailleurs manifesté contre cette perspective.

Il y a plus de trente ans, de nombreux Kanaks s'étaient mobilisés contre les injustices coloniales et le racisme. À cette époque, l'impérialisme français était intervenu, assassinant les indépendantistes les moins susceptibles de faire un compromis avec Paris. Ce fut le cas d'Eloi Machoro éliminé alors que Fabius était Premier ministre, et de ceux de la grotte d'Ouvéa sous un gouvernement Chirac.

Ayant ainsi protégé le pouvoir local des politiciens caldoches -- les descendants de colons -- Paris entama des négociations avec des représentants kanaks, comme Jean-Marie Tjibaou, avec pour objectif un partage du pouvoir.

En 1988, puis en 1998, l'État français avait soigneusement remis à plus tard l'épineux problème de l'indépendance en prévoyant une consultation électorale à l'horizon 2018. Hollande ne fait donc que poursuivre la politique d'attente face à un problème que le colonialisme français a créé. Pendant un siècle et demi la Nouvelle-Calédonie a été peuplée non seulement d'Européens -- notamment de déportés et de bagnards -- mais aussi de travailleurs coloniaux d'Asie et du Pacifique « importés » comme mineurs ou ouvriers au point de marginaliser complètement les Kanaks sur leur propre île.

Sans tenir compte des sentiments de ces différentes populations, l'impérialisme français a mis en place l'exploitation du nickel par de grandes compagnies minières comme Eramet ou Xstrata. Cette activité économique continue d'enrichir ces grands groupes et les retombées économiques font vivre les politiciens y compris Kanaks qui se partagent les pouvoirs. Mais ni les mineurs de nickel, ni les ouvriers des fonderies ne profitent évidemment des richesses qu'ils extraient et qu'ils transforment. Le chômage avoisine les 30 % dans les villages kanaks.

Même si un référendum sur l'indépendance politique à l'égard de la France ne suffirait pas à remettre en cause la mainmise des multinationales minières, les Kanaks sont parfaitement en droit de l'exiger. Ce n'est sûrement pas à des milliers de kilomètres que le sort des populations de Nouvelle-Calédonie doit se décider.6

 

 

Du nickel plein les poches

Ressource naturelle exploitée dès 1880 par une société constituée à cet effet, le Nickel, propriété de la famille Rothschild qui en fit à la fin des années soixante la maison-mère de l’ensemble de ses sociétés minières, la locomotive de son pôle minier… Après une multitude de tribulations boursières et juridiques, inévitables changements d’actionnaires et restructurations, cette richesse est actuellement exploitée par le groupe français "Eramet". Dont le siège se trouve, non pas en Nouvelle-Calédonie, mais dans la Tour Montparnasse, à Paris.

Ce groupe, organisé en plusieurs filiales, revendique ainsi en 2011 les titres de 6ème producteur mondial de nickel, et 2ème producteur mondial de ferronickel, alliage utilisé dans l’élaboration des aciers inoxydables, et 1er producteur mondial de chlorure de nickel. Le marché des "aciers inoxydables et alliages" représentant 85% de son chiffre d’affaires, en 2010.

Le monde étant petit, il n’est pas inintéressant de noter qu’Eramet dans ses actions de diversification a conclu des accords de partenariat avec le groupe Bolloré qui a affiché ses ambitions dans la construction de la voiture électrique. En février 2009, pour : « … l’extraction et la transformation de lithium pour la fabrication de batteries électriques rechargeables pour l’automobile ». En février 2010, pour : « … l’exploration assortie d’une option d’achat portant sur des gisements de lithium avec la société argentine Minera Santa Rita ».

Les opérations d’extraction du minerai (garniérites) en Nouvelle-Calédonie, avec 5 centres miniers situés dans le Nord et le Sud de l’Île, s’effectuent sous couvert d’une filiale qui a pour nom Le Nickel-SLN. Avec une usine de transformation du minerai en ferronickel dans l’usine métallurgique de Doniambo, à proximité de Nouméa (80%). Le reste (20%) est transformé en France, à la raffinerie de Sandouville, sous forme d’une matte de nickel.

Curieuse configuration que l’actionnariat d’Eramet, suite à une rocambolesque jonglerie qui fait le charme subtil du Libéralisme Économique : aux côtés d’actionnaires et "porteurs" d’actions privés, l’État français se réserve 27,37% des actions (dont Areva 26%), la part de la Nouvelle-Calédonie ou Kanaky [les 3 provinces regroupées dans une STCPI] se trouvant réduite à 4,16%.

Autrement dit, la nation Kanak dont le nickel est à la source de la fortune de ce qui est devenu au fil du temps le groupe Eramet, avec ses cascades d’actionnaires et de filiales, doit se satisfaire d’un bol de pois-chiches…

 

Apartheid et révoltes

La nation Kanak, spoliée de ses terres et ressources naturelles, niée dans son droit à l’autodétermination, marginalisée dans sa représentation aux postes de responsabilité (administration, enseignement, professions libérales, directions d’entreprises, etc.), maintenue dans la pauvreté, la précarité, l’humiliation, refuse de se voir folklorisée dans des "réserves" ou des parcs nationaux pour touristes, de voir sa jeunesse sombrer dans le chômage, l’alcoolisme, la drogue, la délinquance.

Autorisant la puissance coloniale à toutes les répressions et les justifications racistes. La population carcérale est actuellement de 200%, le gouvernement français planifiant, dans sa stratégie visionnaire, la construction de nouveaux centres pénitentiaires et une augmentation des effectifs de police…

Alors, la révolte ne cesse pas et jamais ne cessera face à ce qui est, dans les faits, un abject apartheid destiné à maintenir la suprématie des colons européens.7

 

 

Après le référendum

Le 4 novembre 2018, les électeurs de Nouvelle-Calédonie ont voté à 56,4 % contre l’indépendance. On pouvait s’attendre à ce résultat, préparé de longue date par les gouvernements français préoccupés de conserver une base dans l’océan Pacifique.

Pierre Messmer, Premier ministre en 1972, appelait alors cette politique une « opération de peuplement outre-mer » qui consistait à faire émigrer des familles de France vers ces îles du Pacifique. Pierre Messmer la justifiait par ces mots : « À long terme, la revendication nationaliste autochtone ne sera évitée que si les communautés non originaires du Pacifique représentent une masse démographique majoritaire. Il va de soi qu’on n’obtiendra aucun effet démographique à long terme sans immigration systématique de femmes et d’enfants. » Le peuplement fut mis en œuvre sous Giscard d’Estaing, élu président en 1974, au point qu’aujourd’hui, les Kanaks représentent 39 % de la population des îles.

Le référendum du 4 novembre visait donc à légitimer par le suffrage la présence de l’impérialisme français en Nouvelle-Calédonie. Les dirigeants français diront aujourd’hui que, les Calédoniens ayant voté majoritairement pour rester au sein de l’État français, il n’y a plus lieu de parler de colonialisme. Macron qui, au passage, essayait de faire remonter sa cote de popularité, a pu ainsi dire après les résultats qu’il était fier « que la majorité des Calédoniens aient choisi la France ». Les Kanaks n’auraient plus qu’à accepter ce que l’État français et les Caldoches voudront bien leur laisser. Mais la propagande déployée pendant des mois sur le « vivre ensemble », assortie de l’envoi de renforts de gendarmerie importants à la veille du référendum, montraient combien les pouvoirs continuaient de craindre la révolte kanake.

L’impérialisme français a aussi tiré profit de l’attitude des partis nationalistes kanaks, qui d’ailleurs assuraient ne pas vouloir d’une rupture avec la France. La négociation sur l’établissement des listes électorales a eu beau restreindre le corps électoral pour le référendum aux habitants présents dans les îles avant 1994, il était évident que les Kanaks restaient minoritaires et que le résultat serait défavorable à l’indépendance.

Malgré cela, les principaux partis nationalistes ont signé le protocole d’accord préélectoral et ainsi légitimé d’avance le résultat. En fait, l’enjeu pour eux n’était pas l’indépendance mais de faire le meilleur résultat possible pour renégocier avec l’État français leurs positions face à la droite calédonienne. De ce côté-là, ils pourront utiliser le 43,6 % du oui à l’indépendance, bien supérieur à ce que les prévisions donnaient. Et c’est sans aucun doute ce qu’ils auront fait valoir à Édouard Philippe en visite le 5 novembre.

Ces 43,6 % sont le fruit de la large mobilisation des Kanaks qui ont exprimé sur la question de l’indépendance combien ils se sentaient toujours opprimés, spoliés, méprisés dans la Nouvelle-Calédonie colonisée. Un journaliste du Monde a rapporté cette réflexion de jeunes Kanaks des bidonvilles de Nouméa : « Le destin commun [avec la France], c’est pour ceux qui ont du fric... Mais pour nous, les sans-rien, ce sera toujours pareil. Nous sommes des citoyens non considérés… Le pays, c’est un poulpe. Au milieu, il y a la tête du poulpe et, tout autour, il y a les tentacules des politiciens qui s’emparent de tout. Mais pour nous, les pauvres, il n’y a plus rien. »

Le résultat du référendum ne peut cacher que la réalité de la Nouvelle-Calédonie reste une réalité coloniale, même si l’impérialisme français s’est débrouillé pour faire que ceux qui se sentent colonisés, essentiellement les Kanaks, soient minoritaires dans le corps électoral, tandis que la majorité de celui-ci voyait dans l’État français une protection.

Pour la population pauvre de Nouvelle-Calédonie, kanake mais aussi en partie caldoche, la question de l’indépendance reste posée. Mais c’est aussi la question de savoir si l’avenir de cette population du Pacifique doit continuer à dépendre d’un pouvoir situé à 20 000 kilomètres et surtout soucieux de garder la main sur la richesse minérale et sur la zone économique qui l’entoure. Pour sortir de la situation coloniale, pour imposer leurs exigences vitales, les pauvres de Nouvelle-Calédonie devront trouver l’alliance des travailleurs et des peuples de la région, de l’Indonésie aux Philippines et au Vietnam, et pourquoi pas à la Chine.8

 

 

Sources

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Nouvelle-Cal%C3%A9donie
(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_Nouvelle-Cal%C3%A9donie
(3) http://www.lutte-ouvriere.org/documents/archives/la-revue-lutte-de-classe/serie-1986-1993-trilingue/article/nouvelle-caledonie-comment-le
(4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_Nouvelle-Cal%C3%A9donie
(5) Cédric Duval http://www.lutte-ouvriere-journal.org/lutte-ouvriere/2140/leur-societe/article/2009/08/05/20465-nouvelle-caledonie-la-repression-continue-contre-les-militants-syndicaux-kanaks.html
(6) Lucien Détroit http://www.lutte-ouvriere-journal.org/lutte-ouvriere/2416/dans-le-monde/article/2014/11/19/35790-nouvelle-caledonie-limperialisme-francais-saccroche-son-caillou.html
(7) Georges Stanechy http://www.legrandsoir.info/nouvelle-caledonie-notre-colonie-du-pacifique.html
(8) Serge Benham https://journal.lutte-ouvriere.org/2018/11/07/nouvelle-caledonie-apres-le-referendum_114799.html