Le Kenya

 

Premières migrations

Des peuples d'Afrique du nord, parlant une langue couchitique, arrivèrent dans la région connue maintenant sous le nom de Kenya aux alentours de -2000. Les premiers marchands arabes commencèrent à fréquenter les côtes du Kenya vers le Ier siècle après J.-C. La proximité de la péninsule arabe était propice à la colonisation, et des colonies arabes et perses apparurent le long des côtes avant le VIIIe siècle. À la fin du 1er millénaire, des peuples bantous migrèrent dans la région. À partir de 1500 « apr. J.-C. » arrivèrent les peuples nilotiques. Ces peuples forment maintenant les trois-quarts de la population du Kenya.

Pour les besoins du commerce entre ces différents peuples, se développa la culture swahilie, métissage entre la culture arabe et africaine. L'arrivée des Portugais au XVIe siècle remet en cause la prédominance arabe sur la côte, elle-même éclipsée par celle d'Oman en 1698. Le Royaume-Uni quant à lui établit une influence durant le XIXe siècle.1

 

La grande famine de 1889

Dans une grande partie d'Afrique orientale, les années 1880 et 1890 ont été une période de précipitations irrégulières et insuffisantes. La cause de la sécheresse au Kenya central a finalement été un fort épisode du phénomène climatique de La Niña en 1898. Cet événement, ainsi qu'un fort El Niño en 1896, puis en 1899, ont conduit aussi dans d'autres parties de l'Afrique à la sécheresse et à la faim. Au Kenya central viennent se rajouter deux facteurs aggravants. Dans les années 1890, des nuées de criquets ont anéanti des récoltes déjà insuffisantes par manque de pluie, tant dans les régions sèches que dans les régions normalement bien arrosées.

En outre, une épizootie de peste bovine avait déjà anéanti en 1891 une grande partie du bétail. Cette épizootie originaire d'Asie avait été introduite en 1887 avec des bœufs indiens par des troupes italiennes en Éthiopie et s'était propagée de là jusqu'à l'Afrique du sud, ne rencontrant aucune immunité contre la maladie. Les propriétaires de troupeaux au Kenya perdent jusqu'à 90 % de leur cheptel.

Ces événement provoquent la grande famine de 1889 qui tue, selon les estimations, entre 50 % et 90 % de la population de la région qui deviendra l'ex-province centrale du Kenya. Toutes les personnes vivant dans les régions touchées ont été atteintes, à des degrés divers.

Comme la famine a coïncidé dans le temps avec l'établissement de la colonisation britannique, les habitants du Kenya central ne l'ont pas considérée comme le résultat de causes naturelles. Ils l'ont plutôt interprétée comme le signe d'une crise universelle, bousculant l'équilibre entre Dieu et la société, et se manifestant aussi par la colonisation.

La famine conduit à une restructuration sociale de la région. Elle facilite l'installation de la puissance coloniale britannique et des missions européennes, elle contribue à l'ethnicisation et provoque pour des décennies un traumatisme collectif de la population.2

 

La colonisation britannique

Le Kenya est un pays géographiquement divers, à peine plus grand que la France, situé sur la côte est de l’Afrique au niveau de l’équateur, mitoyen du Tchad, de l’Éthiopie et de la Somalie au nord, de la Tanzanie au sud et de l’Ouganda à l’est. Il joue un rôle stratégique régional grâce au port de Mombasa et au chemin de fer du même nom qui, depuis 1902, constitue l’unique voie de communication vers la mer réellement viable pour l’Afrique des Grands Lacs, l’est congolais et le sud soudanais.

Les 40 millions de Kenyans comptent plusieurs dizaines de groupes ethniques, dont bon nombre existent également dans les pays voisins. Pour ne citer que les plus importants, on estime que l’ethnie la plus nombreuse, celle des Kikuyus, qui est originaire du centre du pays, représente 22 % de la population, celle des Luyas 14 %, celle des Luos (originaires de la région du lac Victoria) 13 % et celle des Kalenjins (en fait un regroupement artificiel de plusieurs ethnies créé par les Anglais dans la vallée du Rift) 11 %. À quoi il faut ajouter de nombreux groupes et sous-groupes qui partagent la langue, sinon la totalité des traditions, de l’un ou l’autre des groupes principaux.

Les hauts plateaux du centre s’appelaient autrefois les « Hauts plateaux blancs » parce qu’ils avaient été occupés par les colons blancs, principalement anglais, après que la Grande-Bretagne eut formellement fait du Kenya une colonie anglaise, en 1888. Les colons avaient également occupé la vallée du Rift, dont on dit qu’elle est l’une des plus fertiles de toute l’Afrique, et où se trouvent encore aujourd’hui la plupart des fermes, grandes et petites. Nombre de grandes entreprises étrangères ont acquis des intérêts dans l’agriculture à fort rendement de la vallée du Rift - comme les groupes de thé Brooke Bond, George Williamson et James Finlay, mais aussi le trust Unilever.

L’essentiel de la population kenyane est concentrée dans les provinces fertiles du centre et de l’ouest du pays et, dans une moindre mesure, dans la région côtière, en particulier autour du port de Mombasa. Partout l’infrastructure est notoirement insuffisante, à l’exception des chemins de fer. Nombre de villes et de villages sont d’ailleurs regroupés le long du réseau de chemin de fer de Mombasa et les principaux axes routiers sont parallèles à ses voies.

Bien que l’économie kenyane ait été surtout confinée à l’agriculture industrielle d’exportation, dont celles du thé, du café mais aussi des fleurs et du pyrèthre (plante dont on tire un insecticide naturel puissant, dont le Kenya est le premier producteur mondial), couplées à une industrie agro-alimentaire de base, le pays est la plaque tournante commerciale et financière de l’est africain.

 

L’éviction des Kikuyus

Au début du 20e siècle, ce furent les Kikuyus qui souffrirent le plus de l’invasion des hauts plateaux du centre, situés en territoire traditionnel kikuyu, par les colons anglais. Tandis qu’un million de Kikuyus furent relégués dans un millier de kilomètres carrés, les colons anglais occupèrent 4 500 kilomètres carrés, alors que leur nombre ne dépassa jamais quelques dizaines de milliers. Certains Kikuyus sans terre allèrent s’embaucher comme journaliers dans les fermes blanches, d’autres furent tolérés sur leurs anciennes terres en tant que « squatters ». Comme l’essentiel des terres allouées aux colons n’était pas cultivées, ni même utilisées, des dizaines de milliers de « squatters » réussirent à obtenir un statut de locataires informels - dont le caractère était néanmoins temporaire et sujet aux humeurs du propriétaire blanc. On les traitait durement et leur situation devint de plus en plus précaire avec le temps.

Ce furent donc les Kikuyus qui se trouvèrent tout naturellement en opposition directe avec les occupants anglais et qui, les premiers, développèrent leurs propres organisations pour protester et résister. Une crise finit par éclater à la fin des années quarante, avec l’insurrection des Mau-Mau - l’armée des sans-terre et des masses laborieuses et pauvres de Nairobi - dont les membres faisaient le serment de lutter pour leur propre indépendance (qu’ils désignaient sous le nom de « Uhuru »), pour leurs terres et leur liberté. On fit beaucoup de bruit autour des cérémonies secrètes au cours desquelles les nouveaux adhérents prêtaient serment. Mais comment auraient-ils pu s’organiser, sinon de façon clandestine, alors qu’ils étaient en situation de quasi-servage et, dans les faits, prisonniers sur leurs propres terres ? Quant à l’usage du « serment », n’était-il pas une pratique courante dans les premiers temps du mouvement ouvrier des pays riches, dans des périodes où les syndicats étaient contraints de s’organiser en secret de peur d’être trahis ? Or au Kenya, où la moindre expression de résistance au régime colonial pouvait valoir au coupable une bastonnade, la torture, voire la mort par pendaison, le risque de trahison par des informateurs était d’autant plus grand.

On estime qu’au début des années cinquante, la quasi-totalité des Kikuyus pauvres et l’essentiel de la classe ouvrière de Nairobi (même si cette dernière n’était pas exclusivement kikuyue) ainsi qu’une forte proportion des squatters kikuyus des campagnes avaient prêté le serment Mau-Mau et payaient les cotisations auxquelles cela les engageait. Comme toute la population des taudis urbains subissait la même oppression, toutes ethnies confondues, la plupart s’engageaient volontiers dans les rangs des Mau-Mau.

Néanmoins, face aux progrès des Mau-Mau, les autorités britanniques en vinrent à emprisonner tous ceux qu’elles soupçonnaient d’avoir prêté serment et nombre d’entre eux furent pendus pour ce seul « crime ».

 

Les britanniques boutés hors du Kenya

Initialement, les fermiers blancs ne furent pas choisis comme cibles principales par les Mau-Mau. À leurs yeux, le principal problème était l’existence d’une couche de Kikuyus « loyalistes » que les autorités coloniales avaient achetés pour quelques miettes afin de gagner leur soutien - en leur donnant un peu de terres ou des responsabilités locales dans des réserves spécialement créées dans ce but. Ces « loyalistes » formaient une garde armée spéciale contre les Mau-Mau et servaient de tampon entre les sans-terre et les colonisateurs britanniques. Pour les Mau-Mau, on ne pouvait envisager de jeter les Anglais à la mer qu’à condition de régler d’abord leur compte à ces « loyalistes » relativement mieux lotis.

Contrairement à une certaine mythologie, les Mau-Mau ne tuèrent qu’un très petit nombre de fermiers blancs, 32 en tout et pour tout sur une période de huit ans, entre 1952 et 1960. En revanche, 1 819 civils africains furent assassinés par les Mau-Mau durant la même période, soit parce qu’ils servaient dans la Home Guard britannique, soit parce qu’ils apparaissaient pro-anglais. Mais ce furent les Mau-Mau eux-mêmes qui eurent le plus grand nombre de victimes, particulièrement vers la fin de cette période lorsqu’ils durent faire face à des opérations de grande envergure de la part de l’armée britannique, avec un nombre total de victimes probablement proche des 30 000.

La guerre des Mau-Mau revêtit, initialement, un caractère social, opposant, au sein même des rangs kikuyus, l’armée des pauvres et des sans-terre aux propriétaires plus aisés, privilégiés et pro-anglais. Plus tard, les combattants Mau-Mau formèrent des « armées de la terre et de la liberté » qui allèrent s’installer et s’entraîner dans des camps forestiers sur les pentes du mont Kenya et dans le massif d’Aberdare. Leurs cadres avaient souvent combattu durant la Seconde Guerre mondiale et après, dans des régiments comme celui des King’s African Rifles - tel était le cas en particulier du fameux « Général China », qui avait combattu en Birmanie.

Ce qui est moins connu à propos des Mau-Mau, c’est le rôle qu’y joua le prolétariat de Nairobi. Ceux qui furent à l’origine des premiers syndicats, comme Fred Kubai et Bildad Kaggia, furent également connus pour leur rôle dans le mouvement des Mau-Mau. Lorsque Nairobi se vit accorder le statut légal de cité par le roi George, en 1950, les ouvriers de la ville organisèrent une grève générale de huit jours, paralysant ainsi la toute dernière-née des villes de l’Empire. Chaque matin des foules énormes de grévistes tenaient meeting avant d’envahir les rues où ils tenaient tête aux gaz lacrymogènes de la police. Les revendications des grévistes étaient simples : l’autonomie immédiate, du maïs à bon marché et des hausses de salaires. Les taudis ouvriers étaient surpeuplés et les chômeurs y étaient bien plus nombreux que ceux qui avaient un emploi - en 1946, il y avait 65 000 chômeurs à Nairobi contre environ 30 000 salariés dans la petite industrie et le commerce. La quasi-totalité de ces prolétaires firent le serment Mau-Mau à un moment ou un autre et ils poursuivirent la lutte avec leurs armes - la grève et le boycott (boycott des bus ou de certains produits, par exemple).

Finalement, en 1954, les autorités britanniques déclenchèrent l’« Opération Anvil » (ou Opération Enclume, ce qui disait tout sur leur objectif d’écraser toute résistance). Les quartiers ouvriers furent encerclés et un système rigoureux de permis de circulation fut introduit afin de permettre à la police de savoir exactement qui sortait ou entrait des zones visées par l’opération. Des milliers d’ouvriers furent arrêtés et des milliers d’autres furent expulsés de Nairobi pour n’avoir pu produire le permis de circulation voulu.

Le régime colonial lança une campagne de « villégiaturisation forcée » au cours de laquelle 1,1 million de squatters kikuyus furent de fait emprisonnés dans 854 villages en l’espace de quinze mois, des villages entourés de barbelés qui avaient tout du camp de concentration. Mais rien de tout cela ne parvint à empêcher la guérilla Mau-Mau de continuer ses opérations et de pénétrer régulièrement les défenses britanniques, libérant les prisonniers et mettant la main sur toutes les armes qu’elle pouvait trouver. Le fait est que, malgré la brutalité des mesures répressives contre les Kikuyus soupçonnés d’aider les rebelles, malgré les pendaisons sommaires de combattants et les tortures qu’on leur faisait subir, et malgré les restrictions aux déplacements des personnes - ou peut-être bien à cause de tout cela - les Mau-Mau ne cessèrent jamais de bénéficier du soutien populaire sans lequel ils n’auraient jamais pu survivre, et encore moins poursuivre leurs opérations militaires.

Cette politique répressive fut un échec, comme le fut l’offensive militaire. Entre la déclaration de l’état d’urgence, en octobre 1952, et la proclamation de l’amnistie pour les Mau-Mau en janvier 1955, douze bataillons de l’armée britannique furent mobilisés pour tenter de vaincre les quelque 20 000 combattants des armées Mau-Mau. Ceux-ci étaient organisés en armées de quelques milliers d’hommes, chacune sous la direction de plusieurs « généraux ». Même les bombes incendiaires de la RAF furent impuissantes à déloger les combattants. À tel point qu’en 1964, on vit émerger de sa cachette un contingent d’un millier de combattants en armes qui avaient tenu bon pendant douze ans dans la forêt, conformément au serment Mau-Mau par lequel ils s’étaient engagés à ne jamais abandonner tant que l’indépendance n’aurait pas été obtenue.

Au total, on estime que 150 000 Mau-Mau ou sympathisants furent enfermés dans des camps pendant l’ensemble de la guerre. Ces camps surpeuplés n’avaient aucune installation sanitaire et dans l’un des plus célèbres, le camp de Manyani, où furent jetés les ouvriers de Nairobi arrêtés lors de l’Opération Anvil, une épidémie de typhoïde toucha plus d’un millier de prisonniers et fit 115 victimes. D’autres souffrirent de pellagre et autres maladies dues au manque de vitamines. En revanche, les tentatives de l’administration d’imposer des travaux forcés aux prisonniers se heurtèrent à une résistance aussi opiniâtre qu’organisée et durent être abandonnées.

En 1960-1961, cinq ans après la défaite supposée des Mau-Mau qui avait justifié l’amnistie de 1955, les autorités britanniques continuaient à se heurter à des rébellions systématiques dans les zones de repeuplement forcé, ne serait-ce que parce qu’il n’y avait pas assez de terres pour tout le monde. Les squatters expulsés des terres des fermiers blancs revenaient les réoccuper et il devint très vite évident qu’il serait impossible de maintenir un contrôle réel sur la population de la colonie sans y consacrer des ressources considérables et surtout très coûteuses.

Mais en 1960, le Premier ministre britannique Harold Macmillan avait déjà lancé la deuxième vague de la décolonisation britannique (après celle de l’après-guerre) dans un fameux discours annonçant un « vent de changements ». Et au Kenya comme dans d’autres colonies où il se trouvait en difficulté, l’État britannique entreprit de rechercher une « stratégie de sortie ».

 

Les britanniques choisissent Jomo Kenyatta

Dans le cas du Kenya, il s’agissait de nommer des membres de l’élite « loyaliste » kikuyue au gouvernement afin de préparer le terrain à la passation des pouvoirs au profit de la nouvelle bourgeoisie kenyane, elle aussi essentiellement kikuyue, puisque formée de « loyalistes » anti-Mau-Mau. À cette élite « loyaliste » on chercha néanmoins à adjoindre une pincée de leaders Mau-Mau libérés puis « réhabilités », faute de quoi le nouveau régime serait dépourvu de toute crédibilité dans la population.

Ce fut en fonction de ces impératifs que fut choisi le futur président du Kenya « indépendant », Jomo Kenyatta. Intellectuel brillant, Kenyatta avait rejoint l’Association centrale kikuyue (KCA), à la fin des années vingt. Bien que la KCA ait été organisée sur une base ethnique, ses jeunes recrues d’entre les deux guerres étaient souvent impressionnées, sinon attirées par la révolution russe. Ce fut le cas de Kenyatta qui, grâce à l’aide financière du romancier communiste trinidadien George Padmore, partit étudier à l’Université des travailleurs de l’Est, à Moscou, ce qui lui valut la réputation imméritée d’être un « communiste ». De retour au Kenya, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, il participa au lancement de la Fédération panafricaine du Ghanéen Kwame Nkrumah, avant de prendre la tête de l’Union africaine du Kenya (KAU), fondée peu auparavant par un politicien populiste kikuyu, Tom Boya, et un militant luo, favorable à une alliance de l’Afrique avec le bloc soviétique, Oginga Odinga (père du Raila Odinga d’aujourd’hui).

Dès la fin des années quarante, il était clair que l’ambition de Kenyatta était d’être le porte-parole des intérêts de la bourgeoisie « loyaliste ». On le vit, par exemple, en 1947, lorsqu’invité à exprimer sa solidarité à des milliers de grévistes du Syndicat des ouvriers africains de Mombasa, après l’arrestation de la direction du syndicat par les Britanniques, Kenyatta recommanda aux ouvriers de renoncer à la grève et de se soumettre aux procédures d’arbitrage exigées par les autorités coloniales afin de « ne pas gêner les affaires ».

Kenyatta n’en passa pas moins neuf ans dans les geôles britanniques sous l’accusation de sympathies envers les Mau-Mau. En fait, cette accusation n’était que pure invention de la part des services spéciaux anglais. D’ailleurs, Kenyatta n’avait jamais manqué une occasion de se démarquer publiquement des Mau-Mau en les décrivant comme des « voyous ». Néanmoins, lorsque les autorités lui rendirent sa liberté, en 1961, un an après la fin de l’état de siège, Kenyatta apparut à la fois comme celui qui avait su résister sans faillir à la puissance coloniale durant toute la durée de l’état de siège, et en même temps comme un leader reconnu de la bourgeoisie « loyaliste », puisque l’un des deux partis de cette bourgeoisie, le KANU (Union africaine nationale du Kenya), l’avait élu à sa tête avant même sa libération. Et c’est pour ces deux raisons que ce fut Kenyatta qui, à la tête d’une bande de politiciens anti-Mau-Mau modérés, fut chargé de garantir à la puissance colonisatrice qu’elle pourrait transmettre le pouvoir à la bourgeoisie africaine en toute tranquillité.

Pour cela encore fallait-il éradiquer, autant que possible, jusqu’au souvenir de la révolte des Mau-Mau dans la conscience collective de la population kenyane. Aussi, lors de son intronisation comme premier chef d’État du Kenya, lors de la cérémonie d’indépendance du 12 décembre 1963, Kenyatta adjura le peuple kenyan d’oublier purement et simplement le combat des Mau-Mau pour la liberté, attitude qu’il devait résumer plus tard dans l’un de ses ouvrages en présentant les Mau-Mau comme « une maladie qu’on a éradiquée et que l’on doit oublier pour toujours ».

L’insurrection Mau-Mau avait sans doute montré ses limites nationalistes, et en particulier son incapacité à élargir son horizon politique au-delà d’une guérilla menée contre les auxiliaires africains de la colonisation. Et cela l’avait empêchée de prendre en compte le bouillonnement de révolte qui se faisait jour alors aux quatre coins de l’Afrique colonisée et dont la jonction aurait pu doter les masses pauvres africaines d’un formidable levier politique et social.

La seule idée que les masses pauvres puissent reprendre les armes un jour avait déjà de quoi la faire frémir. Mais ce qui la terrifiait plus que tout, c’était le caractère social qu’avait pris le soulèvement Mau-Mau et en particulier la force potentielle de la classe ouvrière kenyane qui s’était manifestée concurremment à ce mouvement. Les autorités coloniales mirent d’ailleurs tout en œuvre pour réduire ce potentiel, en particulier en détruisant les organisations dont s’étaient dotés les travailleurs, dont les responsables se virent infliger de lourdes peines de prison. Par le jeu des déplacements forcés de population, les autorités anglaises vidèrent les quartiers ouvriers qu’elles avaient quadrillés de leurs éléments les plus conscients, majoritairement kikuyus, qui furent envoyés dans des zones rurales pour être remplacés par des ruraux d’ethnie luo ou autres. Ainsi la puissance coloniale planta-t-elle délibérément la semence de ce qu’elle espérait bien voir devenir un jour une source de division dans les rangs de la classe ouvrière kenyane.

Restait pour la Grande-Bretagne à obtenir l’assentiment des grandes puissances impérialistes, et surtout de l’impérialisme américain, à sa politique de désengagement au Kenya. Cela n’alla pas sans mal. La Guerre froide battait son plein et le Kenya était entouré d’États dont les dirigeants jouaient la carte sinon de l’alliance avec le bloc soviétique, tout au moins celle du non-alignement, au grand dam de Washington. Kenyatta traînait encore derrière lui, tout au moins aux yeux de la CIA, sa réputation de « communiste ». Mais il sut faire ce qu’il fallait pour calmer les craintes de Washington et attirer ses faveurs. Contre toute attente, il s’affirma d’emblée comme un chaud partisan d’une alliance avec l’Ouest. Et il passa de la parole aux actes en invitant les anciens fonctionnaires britanniques à conserver leurs places, et leurs privilèges. Mais surtout, à la première occasion qui se présenta, un mois à peine après l’indépendance du pays, il se tourna vers l’ancienne puissance coloniale en lui demandant son assistance militaire contre une rébellion dans les rangs de la minorité somalie, puis contre une mutinerie dans l’armée kenyane elle-même, à Nairobi. À partir de ce moment, un contingent de l’armée britannique resta stationné en permanence au Kenya et le régime de Kenyatta devint l’enfant chéri de l’impérialisme qui, du coup, lui passa bien des choses.

On ne parla guère dans les capitales occidentales du caractère de plus en plus dictatorial du régime de Nairobi, ni du régime de parti unique qui y fut institué, ni des rapines auxquelles se livrait une poignée de ses dignitaires pour s’enrichir aux dépens de la population. Kenyatta, comme ceux qui le suivirent à la tête du régime, bénéficièrent tous de la même complaisance que l’impérialisme réserve sur tous les continents à ses hommes de main.

 

La Mafia au pouvoir

Pour Kenyatta, ce qui restait de la tradition Mau-Mau et de l’esprit de rébellion qui y était associé parmi les masses pauvres, continuait à constituer une menace pour la faible bourgeoisie kenyane. Aussi Kenyatta organisa-t-il l’élimination de tous les dissidents, en particulier de gauche - qu’il les fit assassiner ou bien « juste » torturer et jeter en prison sans autre forme de procès.

Mais pire encore, cette période de l’histoire du Kenya, du début du soulèvement des Mau-Mau à la consolidation du régime de Kenyatta, planta le décor d’une tragédie qui ne cessa de se jouer et de se rejouer par la suite au fil des décennies.

Kenyatta encouragea les fermiers blancs à ne pas partir tout en offrant des conditions plus qu’avantageuses à ceux qui le souhaitaient et nombre d’entre eux en profitèrent. Mais ce ne furent pas les paysans sans terre qui bénéficièrent des terres ainsi libérées, ce furent la famille de Kenyatta et son clan politique. Quant aux propriétaires fonciers « loyalistes », non seulement ils purent conserver les terres qu’ils avaient reçues à titre de récompense des Anglais dans les réserves, mais ils se virent octroyer des pouvoirs administratifs locaux.

De ce fait, la soif de terres des Kikuyus pauvres resta inassouvie. La seule façon pour eux de s’en procurer devint, s’ils en avaient les moyens, d’en acheter ou d’en louer dans des régions qui étaient traditionnellement habitées par d’autres ethnies, Kalenjin, Massai, Luo ou autres. De là naquit la légende, toujours bien vivace aujourd’hui, selon laquelle les Kikuyus auraient acquis leurs terres en dépossédant les autres ethnies.

Ainsi arriva-t-on, à l’issue de cette période, à une situation paradoxale où l’idée d’une « hégémonie » et de « privilèges » monopolisés par les Kikuyus s’appuyait sur l’existence d’une couche infime de possédants accaparant toutes les richesses et tous les pouvoirs, que les colonisateurs avaient recrutée artificiellement dans les rangs kikuyus. Et le fait que l’écrasante majorité des Kikuyus continuait à vivre dans la même pauvreté que le reste de la population kenyane, ne les empêchait pas d’être accusés d’avoir spolié les autres ethnies de leurs terres !

Lorsque Kenyatta décéda, en 1978, son vice-président Daniel Arap Moi le remplaça sans soulever la moindre opposition et entama un règne qui devait durer 24 ans. Ce fut sous le régime de Moi que les grandes entreprises britanniques et américaines commencèrent à prendre le contrôle de l’agro-business kenyan et à le développer - les fleurs, le thé, le café et la canne à sucre - ce qui obligea le régime à importer du maïs d’Afrique du Sud et des États-Unis.

La crise agricole qui s’ensuivit, exacerbée par une période de sécheresse, amena les opposants du régime à tenter leur chance dans une tentative manquée de coup d’État militaire, en 1982. Parmi les participants à ce coup d’État se trouvait un jeune intellectuel, fraîchement émoulu d’une université d’Allemagne de l’Est, du nom de Raila Odinga. Cette aventure devait lui valoir un total de neuf années dans les geôles de Moi. Cela n’empêcha pas Raila Odinga d’offrir son soutien à Moi après sa réélection en 1997, ni Moi d’admettre Raila Odinga au sein du KANU peu après, et même de lui offrir le poste de secrétaire général ainsi que le portefeuille de ministre de l’Énergie.

Contrairement à la plupart des dignitaires du régime, Moi était né dans une famille de l’ethnie kalenjin et il s’en servit avec des résultats qui, par bien des côtés, furent encore plus terribles que les affrontements de 2008. Lors de la préparation des élections de 1992, il ordonna à sa garde prétorienne (baptisée par euphémisme Unité d’utilité générale ou GSU) d’organiser des pogroms contre des « immigrants » luyas, luos et kikuyus qui étaient allés s’installer dans la vallée du Rift. Ces pogroms firent officiellement 1 500 morts. Lors des élections de 1997, le GSU reçut l’ordre d’étendre ses opérations, dans certaines régions côtières en particulier, et le bilan s’alourdit, atteignant 2 000 morts. Ces pogroms continuèrent après les élections et pendant plusieurs mois en 1998, mais cette fois pour « punir » des communautés kikuyues qui, selon Moi, n’avaient pas voté « correctement ».

Lorsque Moi fut finalement écarté, il avait perdu tout crédit dans la population et était l’objet d’une haine féroce de la part d’une majorité d’entre elle. Cela ne l’empêche pas, encore aujourd’hui, de poursuivre une vie de luxe à peine troublée par les innombrables enquêtes pour corruption dont il est l’objet.

Le moins que l’on puisse dire de la scène politique kenyane et de ses institutions, qui n’ont guère changé depuis qu’elles ont été façonnées par la décolonisation, est qu’elles sont marquées par la pire des corruptions. Le cas de Kibaki est typique à cet égard. Ancien professeur d’université, il a siégé au gouvernement sous Kenyatta dès sa première élection sur les listes du KANU, en 1963. Il occupa divers postes puis fut promu à la vice-présidence sous Moi, tout en conservant son portefeuille des Finances. Il conserva cette position jusqu’au jour de 1988 où il cessa d’être dans les bonnes grâces de Moi et fut relégué au ministère de la Santé. Lorsque Moi ouvrit les vannes du multipartisme, en 1991, Kibaki quitta le KANU pour créer son propre parti et se présenter sans succès à l’élection présidentielle de 1992 contre Moi, puis une nouvelle fois, toujours en vain, en 1997, jusqu’à ce qu’il l’emporte finalement, en 2002.

On dit de Kibaki qu’il est l’un des hommes les plus riches du Kenya, mais il est difficile de trouver des chiffres sur sa fortune personnelle (qui n’est certainement pas dans une banque kenyane). D’origine modeste, il a acquis tous ses avoirs alors qu’il était au pouvoir et il y a peu de chances que sa fortune résulte d’investissements astucieux effectués avec son salaire officiel...

Quant à Raila Odinga, bien que certains de ses adversaires l’aient décrit comme un « communiste » (était-ce parce que l’une de ses promesses a été d’introduire un système d’aide sociale pour les pauvres ou bien à cause du passé tumultueux de son père ?), il semble encore plus riche, avec une fortune personnelle évaluée en 2008 à onze millions d’euros. Une partie de cette fortune lui vient de son entreprise d’hydrocarbures, la Pan African Petroleum Company, qu’il acquit, comme par hasard, alors qu’il était ministre de l’Énergie de Daniel Arap Moi. L’empire familial des Odinga est regroupé au sein de Spectre International, qui acquit une entreprise de molasse lors de sa privatisation sous Moi, et dont il revendit 55 % des actions à un groupe canadien, en faisant un bénéfice modique de 1 600 % ! Depuis, grâce aux investissements canadiens, cette usine, dans laquelle la famille Odinga conserve 45 % des parts, est devenue l’une des plus importantes du Kenya.

Le caractère mafieux de sa vie politique n’empêcha pas le Kenya, après avoir été un bastion de l’anti-communisme pendant la Guerre froide, de devenir un bastion de la « guerre contre le terrorisme » de Bush, en même temps que le représentant semi-officiel de Washington dans les tentatives de règlements politiques des conflits régionaux, que ce soit en Ouganda, au Soudan ou en Somalie. Ce n’est pas par hasard si l’attentat contre l’ambassade des USA à Nairobi a été l’un des tout premiers revendiqués par Ben Laden : le régime kenyan ne fait-il pas figure d’agent stipendié de l’impérialisme dans la région ?

Il ne faut donc pas s’étonner de ce que les événements qui ont suivi les élections de décembre 2007 au Kenya aient entraîné un tel défilé de grands noms de la diplomatie régionale et internationale dans la capitale kenyane, sans commune mesure avec ce que l’on a pu voir à l’occasion d’événements similaires en Côte-d’Ivoire, par exemple. Non pas que le sang versé dans les émeutes ait ému les capitales occidentales. Ce qui a ému l’Occident, c’est la peur que l’instabilité politique qui se développait au Kenya fasse perdre à ce pays la faculté de jouer son rôle de pilier régional de l’impérialisme.

 

Partenaires, puis rivaux

Normalement, Raila Odinga aurait dû prendre la suite de Moi en tant que candidat du KANU à l’élection présidentielle de 2002 (Moi ne pouvant pas briguer légalement un nouveau mandat). Mais Moi se choisit un autre successeur, considérant sans doute qu’Odinga ne le laisserait pas continuer à tirer les ficelles du pouvoir de sa retraite forcée. C’est ce choix qui amena Odinga à prendre la tête d’une scission du KANU qui, avec d’autres opposants, forma la Coalition nationale arc-en-ciel (NARC). Mais au lieu d’Odinga, celle-ci choisit Kibaki comme candidat, qui fut élu par une large majorité.

Kibaki ayant fait de la lutte contre la corruption l’un des axes de sa campagne électorale, l’année suivante il nomma John Githongo, directeur de la section kenyane de l’ONG anti-corruption Transparence internationale pour faire la chasse à la corruption. Mais en 2005, Githongo s’exila en Angleterre, expliquant qu’après avoir découvert une série de contrats bidons ayant permis à des amis de Kibaki de s’approprier des millions de dollars aux dépens de l’État, il craignait pour sa propre vie.

La même année, l’alliance Odinga-Kibaki fut rompue sur le texte d’une nouvelle constitution que Kibaki entendait soumettre à référendum. Il faut dire que c’était un texte pour le moins réactionnaire qui renforçait la centralisation du pouvoir. Il enlevait aux responsables locaux le droit d’attribuer des parcelles de terre, créait des tribunaux chrétiens (les tribunaux musulmans existent déjà), interdisait les partis régionaux et rendait l’avortement illégal quel qu’en soit le motif. En prime, par pure démagogie, il interdisait aux étrangers de posséder des terres et prévoyait l’élection de tous les responsables locaux.

Ce texte entraîna la défection de sept des ministres de Kibaki, ou tout au moins c’est le prétexte qu’ils fournirent pour rejoindre l’opposition, y compris Raila Odinga. Et ils entreprirent de faire campagne pour le « non » qui l’emporta par plus d’un million de voix, avec 46 % d’abstentions. De toute évidence, nombre d’électeurs avaient saisi cette occasion pour censurer le régime de Kibaki.

Odinga et un certain nombre de partisans du « non » décidèrent alors de créer un nouveau parti, le Mouvement démocratique orange (ODM). Peut-être s’agissait-il d’une référence à la couleur de l’orange, symbole du « non » dans le référendum, ou bien à la « révolution orange » en Ukraine, ou peut-être aux deux ? Odinga obtint le ralliement de William Ruto, un politicien kalenjin de la vallée du Rift, et celui de l’ancien vice-président Musalia Mudavadi, de la province de l’Ouest, ce qui eut une certaine importance car c’est dans ces deux régions que l’ODM obtint le gros de ses voix lors des élections de 2007. L’un et l’autre n’en étaient pas moins des individus plutôt douteux. Ruto, un ancien leader de l’organisation de jeunesse du KANU, était l’objet de poursuites pour avoir détourné des sommes considérables aux dépens de l’État sous le régime de Moi. Quant à Mudavadi, il avait été ministre des Finances sous Moi à l’époque où son gouvernement avait été mêlé à un détournement de sept millions d’euros des caisses de l’État dans le cadre de ce que l’on appela le « scandale Goldenberg ».

Quant à l’ODM lui-même, c’était une tromperie qui ne présentait rien de nouveau ni de démocratique. Et il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’il y ait eu bien des points communs avec le mouvement ukrainien pro-américain de la « révolution orange », puisque le stratège électoral de l’ODM, un certain Dick Morris, avait été justement le maître d’œuvre de la stratégie médiatique du mouvement ukrainien pour le compte de l’administration américaine.

Comme, après le départ des dissidents, le nouveau gouvernement était principalement formé de Kikuyus issus du clan de Kibaki, Odinga eut tôt fait de le décrire comme « la mafia du Mont Kenya » et dans sa propagande, l’ODM commença à laisser entendre qu’il devenait nécessaire de mettre un terme à l’« hégémonie » kikuyue sur l’économie du pays.

Ce fut l’une des raisons pour lesquelles la question du fédéralisme devint l’un des points centraux de cette dernière campagne. L’ODM argumenta que c’était la seule façon de mettre fin à l’injustice et à la pauvreté que subissaient les autres provinces par rapport au centre du pays, auquel la domination kikuyue garantissait de meilleurs équipements. Dans les faits, il s’agissait d’un appel à un fédéralisme à base ethnique, qui ne pouvait qu’impliquer l’organisation de violences ethniques et l’expulsion des « ethnies étrangères » hors des territoires qu’elles avaient « occupés ». Et tout cela uniquement pour permettre à une faction politicienne de défendre ses intérêts particuliers face à une autre faction politicienne. L’ODM s’assura que les ressentiments de la population, enflammés par des relents d’ethnisme, bouillonneraient sous la surface au moment du vote, dans l’espoir d’influer sur son résultat. Et ils ont sans doute influé sur le résultat, mais surtout il ont déterminé l’explosion qui s’est produite à partir du 30 décembre et les flots de sang qui en ont résulté.

 

La préparation d’un désastre

La période qui précéda les élections du 27 décembre 2007 avait été relativement calme, ce qui est plutôt rare. C’est après que les troubles commencèrent. La cause immédiate en fut évidemment la fraude manifeste dans l’élection présidentielle. Et le fait que Kibaki ait décidé de prêter serment sans attendre, alors que les rues commençaient déjà à se remplir d’émeutiers et que la liste des morts commençait à s’allonger, n’a fait que jeter de l’huile sur le feu.

Les résultats officiels publiés par la Commission électorale donnèrent à Kibaki 4 578 034 voix contre 4 352 860 à Odinga. Or, dans 72 des 210 circonscriptions parlementaires, les chiffres publiés par les responsables locaux donnaient de bien meilleurs résultats à Odinga que ceux publiés plus tard par la Commission électorale à Nairobi, avec des différences allant de 10 à 30 000 voix. Tout se passait comme si le nombre des voix de Kibaki avait « augmenté » de quelques dizaines de milliers au cours du trajet entre la circonscription et la capitale, juste assez apparemment pour que, en répétant le fait dans chaque circonscription, cela permette à Kibaki d’arriver en tête, mais pas trop, de façon à ce que le résultat rende un son quand même crédible. Le président de la Commission électorale dut admettre : « Je ne sais pas qui a remporté cette élection et je ne le saurai pas tant que je n’aurai pas vu les relevés de dépouillements originaux, ce que je ne peux pas faire tant que les tribunaux ne m’y ont pas autorisé. »

Cela étant, l’ODM avait déjà remporté une victoire décisive sur tous les autres partis dans le cadre des élections parlementaires qui se tenaient en même temps. Sur les 210 sièges à pourvoir, l’ODM en avait obtenu 99 contre 43 pour le PNU de Kibaki, 16 pour l’ODM-Kenya (une scission de l’ODM) et 14 pour le KANU, le vieux parti unique. L’ODM n’avait sans doute pas tout à fait assez pour gouverner contre tous les autres partis, mais il y avait assez de petites formations en mal d’une bribe de pouvoir pour qu’il lui soit facile de former une coalition lui permettant d’atteindre la barre des 106 sièges lui assurant la majorité absolue.

Le contraste entre les résultats des deux élections rendait la fraude dans l’élection présidentielle d’autant plus flagrante et l’annonce de la victoire de Kibaki suffit à mettre immédiatement le feu aux poudres. Dans les centres urbains, et en particulier dans les taudis de Nairobi, on pouvait penser au début que les partisans d’Odinga s’en prenaient à ceux de Kibaki pour exprimer leur frustration d’être privés du changement social auquel ils aspiraient (même si attendre un quelconque changement de l’ODM était une illusion).

Mais il ne fallut pas longtemps pour que les affrontements prennent un contenu ethnique. Les Kikuyus furent pris à parti comme s’ils étaient des supporters « naturels » de Kibaki, parce que la propagande électorale de l’opposition avait accusé Kibaki de favoriser les Kikuyus. Au-delà des sympathies politiques, comme l’ODM avait fait en sorte d’apparaître comme le porte-parole d’une alliance entre les Luos et les Kalenjins qui visait à combattre les « privilèges » des Kikuyus, cela permit aux nervis en mal de pogroms de convaincre les Luos de s’en prendre aux Kikuyus. De sorte que bon nombre de Kikuyus durent fuir les bidonvilles de Nairobi tandis que leurs taudis ou leurs boutiques étaient en feu.

Dans la vallée du Rift, ce furent les gangs kalenjins qui s’attaquèrent aux fermiers kikuyus. Mais là, tout indique que les violences furent bien plus organisées, destinées avant tout à régler de vieux comptes liés au problème de la terre dont les Kalenjins accusaient les Kikuyus de les avoir spoliés. Ainsi, les 35 femmes et enfants qui furent brûlés vifs dans une église à Eldoret appartenaient à des familles de fermiers kikuyus et s’étaient réfugiés là pour échapper aux machettes de « guerriers » kalenjins, dont l’expédition avait été préparée par des notables locaux.

Il ne fallut ensuite que quelques jours pour que les affrontements gagnent l’ensemble des provinces centrales et de l’ouest du pays.

En fait, on peut dire que l’ODM avait pour ainsi dire écrit par avance le script de la tragédie qui allait se dérouler. Avant les élections, Odinga avait prédit qu’elles seraient truquées et il avait fait en sorte que cette prédiction soit très largement reprise par les médias. Bien sûr, tout le monde s’attend à un certain degré de truquage au Kenya. Mais tout indique que l’ODM avait préparé par avance des démonstrations de force, sous prétexte de faire s’exprimer la « volonté du peuple », de façon à permettre à Odinga de s’emparer du pouvoir indépendamment du résultat de l’élection. C’est ainsi qu’à Eldoret, trois policiers furent lynchés par des bandes de jeunes avant même l’ouverture du scrutin, parce qu’on les accusait d’être venus dans le but de truquer le scrutin en faveur de Kibaki.

Il ne faut donc pas s’étonner que la seule annonce de la victoire de Kibaki ait suffi à faire déborder immédiatement une marmite de lave déjà chauffée à blanc, que les émeutes aient aussi rapidement pris la forme d’affrontements inter-ethniques et que le sang ait commencé à couler aussitôt.

 

Le coût exorbitant du parasitisme politicien

Malgré les événements de 2008, et surtout depuis que Kibaki et Odinga se sont formellement raccommodés, le régime kenyan continue à être cité en exemple par les dirigeants impérialistes comme celui d’un pays « en voie de développement » (mais ça dépend pour qui !) dans lequel le « multipartisme » aura été une réussite et un modèle édifiant de « démocratie ».

Mais quelle est la signification d’un tel « multipartisme » dans lequel les mêmes politiciens n’en finissent plus de se recycler d’un parti dans un autre ? La population kenyane est-elle supposée oublier que les deux rivaux d’hier sont coutumiers de volte-face comme celle d’aujourd’hui, eux qui sont sortis du même sérail, celui du dictateur Daniel Arap Moi, avant de s’allier contre Moi pour bloquer sa tentative de faire élire le successeur qu’il s’était lui-même choisi, en 2002 ? S’ensuivirent trois ans où Odinga fut ministre des Travaux publics et du Logement sous son allié Kibaki, pour finalement passer en dissidence en 2005 avec le soutien discret de l’ancien dictateur Arap Moi, retraité mais toujours actif, tandis que l’ancien rival d’Odinga, Uhuru Kenyatta, rejoignait l’ODM qu’Odinga venait de créer. Et voilà que pour finir, tout ce beau monde se retrouve sous un même toit... jusqu’à la prochaine rupture. Autant dire que dans le chassé-croisé d’alliances et de ruptures qui constitue la vie politique kenyane, toutes les combinaisons sont permises. Un tel chassé-croisé n’aurait sans doute rien d’exceptionnel - y compris dans les pays dits « démocratiques » - s’il ne se doublait pas d’une manipulation démagogique éhontée des frustrations des masses pauvres, conjuguée à l’utilisation de l’ethnisme comme moyen de pression entre rivaux, avec pour résultat les confrontations qui ont marqué toutes les élections depuis l’indépendance du Kenya et, en fait, bien d’autres événements dans sa vie politique. C’est avec la peau des autres, et surtout celle des pauvres, que les politiciens de ce « multipartisme » si cher à l’impérialisme jouent depuis un demi-siècle.3

 

 

Référendum...et après ?

Le 4 août 2010, le texte de réforme de la Constitution, incluant la Charte des droits et libertés, chère à Raila — et désormais soutenu par Kibaki — est accepté, contre la position d'un autre membre influent de l'ODM, le ministre des Hautes études William Ruto — soutenu, lui, par l'ex-président Moi —, par la majorité des 72,1 % de Kényans ayant participé au référendum populaire (67,25 % de votes favorables contre 32,75 % de défavorables).4
Le changement de la Constitution vient de loin. Il a été porté dans les années 80 par les militant-e-s de la société civile, engagé-e-s dans la lutte pour la défense des droits humains et pour le multipartisme, contre le gouvernement de Daniel Arap Moi et du parti unique la KANU. En 1997, se constitue la 4Cs « coalition des citoyens pour le changement constitutionnel » qui en fit un préalable avant les élections de 1997. La nouvelle Constitution adoptée lors du suffrage universel du 4 août par 67,25 % des votant-e-s serait, pour beaucoup d’observateurs, la plus progressiste après celle de l’Afrique du Sud.

À certains égards, ce n’est pas faux, car cette nouvelle Constitution réaffirme les libertés fondamentales du droit d’association, d’expression, de manifestation, de la presse etc. Si elle s’inscrit dans le cadre d’un régime présidentiel, elle en restreint cependant le pouvoir : en premier lieu par la limitation du nombre de mandats à deux ; ensuite par la possibilité pour l’Assemblée Nationale de destituer le président ; enfin l’Assemblée a par ailleurs un droit de veto sur la nomination des hauts fonctionnaires tels les procureurs, gouverneurs régionaux etc. Cette Constitution prévoit la création d’un Sénat représentant d’une part les contés du pays et d’autre part, les partis politiques représentés à la proportionnelle et la création d’une Cours Suprême.

Des nouveaux droits apparaissent: la transmission de la mère à l’enfant de la nationalité, la possibilité d’un droit à l’avortement s’il existe un risque de santé pour la mère. Cette disposition, et cette autre prévoyant le maintien des tribunaux de Cadis (tribunal musulman pour les affaires de la vie quotidienne) ont déclenché l’ire des églises chrétiennes, qui ont mené une campagne virulente contre l’adoption de la nouvelle Constitution tout comme l’ancien dictateur Arap Moi.

Mais si le résultat du référendum a été salué par l’ensemble des chancelleries occidentales, il ne règle aucunement les problèmes fondamentaux des kenyan-e-s. En effet, cette Constitution s’inscrit dans le cadre politique capitaliste et se refuse à garantir la satisfaction des besoins sociaux des populations. Le référendum a surtout servi à légitimer une classe politique qui en 2007, lors des élections présidentielles, n’avait pas hésité une seconde à susciter les haines ethniques entre la population pour tenter de conquérir le pouvoir, ce qui vaut d’ailleurs une ouverture d’enquête de la Cour Pénale Internationale.

La nouvelle Constitution soulève aussi des interrogations concernant la question de la terre qui est un sujet de la plus grande importance pour un pays où plus de 70 % de la population est rurale. Les régimes de propriété de la terre sont d’une extrême complexité avec les anciennes « crown land » qui sont maintenant des terres gouvernementales, les « trust land », sur lesquelles sont les différentes communautés mais qui sont gérées par les administrations provinciales et enfin, les terres privées. En 2004 le rapport Ndungu a fait le point sur les problèmes fonciers. Il a mis en évidence, le trafic de titres de propriété, la corruption, l’injustice et la politisation dans la distribution des terres sous les régimes de Kenyatta, après l’indépendance, et sous celui de son successeur Arap Moi. Le rapport relate aussi des expulsions de terre de certaines communautés au profit d’autres.

La Constitution, qui entrera en vigueur en 2012, doit instaurer une commission nationale de la terre, indépendante, qui devrait répondre aux problèmes fonciers qui sont sources de multiples disputes parfois violentes entre ethnies, et ont été instrumentalisées par les dirigeants des différents partis bourgeois qui se disputent le pouvoir. La méfiance est donc grande parmi la population sur la capacité de cet État bureaucratique et corrompu, plus prompt à créer des problèmes qu’à les résoudre de manière justes, en offrant des solutions acceptables pour tous.

Les solutions aux problèmes sociaux et fonciers passeront par une mobilisation des populations, pour imposer une autre répartition des richesses, en s’affranchissant des réflexes de replis ethniques qui ne servent que les cliques des factions bourgeoises.5

 

 

Élection présidentielle de 2013

Pour la première fois des débats présidentiels télévisés sont organisés les 11 et 25 février 2013. Également, pour la première fois, certains bureaux de votes sont équipés pour transmettre électroniquement les résultats vers la commission indépendante IEBC chargée de comptabiliser les résultats des élections générales.

Huit candidats ont posé leur candidature lors de l'élection présidentielle du 4 mars 2013. Pour l'emporter au premier tour, un candidat doit réunir au moins 25 % des votes dans au moins 24 comtés différents et 50 % de l'ensemble des votes plus un (majorité absolue).

Depuis la première élection présidentielle multipartisme de 1992, l'appartenance d'un candidat à tel ou tel groupe tribal a toujours été un élément important dans le choix des électeurs. Uhuru Kenyatta avec son colistier William Ruto sont respectivement Kikuyus et Kalenjins (premier et quatrième groupe tribal du pays) alors que son adversaire Raila Odinga et son colistier Kalonzo Musyoka sont Luo et Kamba (troisième et cinquième groupe). Uhuru Kenyatta est déclaré vainqueur dès le premier tour de l'élection du 4 mars 2013 avec 50,07 % des suffrages devant Raila Odinga avec 43,31 %. Ce dernier conteste les élections et, conformément à la possibilité donnée par l'article 140.1 de la Constitution, dépose, en date du 16 mars 2013 une pétition à la Cour suprême pour contester la validité du scrutin présidentiel arguant des bourrages d'urnes, les dysfonctionnements du système électronique de transmission vers l'IEBC et l'inorganisation de cette dernière. La Cour rend son jugement le 30 mars suivant en déclarant que « l'élection générale fut libre et impartiale » et que « Uhuru et son colistier Ruto ont été valablement élus » et en publie la version intégrale le 16 avril

 

Présidence de Uhuru Kenyatta

Uhuru Kenyatta est investit en tant que 4e président du Kenya le 9 avril 2013 au centre sportif international Moi de Kasarani (Nairobi).

D'emblée, il s'oppose à la demande des députés d'obtenir une augmentation de 60 % de leur salaire et réduit le nombre de ministères et secrétariats d’État, de quarante-deux sous la présidence de son prédécesseur, à dix-huit. Cinq femmes deviennent ministres dont deux à des postes très importants comme Amina Mohamed aux Affaires étrangères et Raychelle Omano à la Défense.6

 

 

L'Attaque du centre commercial Westgate

L'attaque du centre commercial Westgate est une attaque terroriste perpétrée du samedi 21 septembre 2013 au mardi 24 septembre 2013 dans le centre commercial Westgate à Nairobi (Kenya), tuant 68 personnes, selon la Croix-Rouge kényane, et en blessant plus de 200 autres. Le groupe islamiste al-Shabaab a revendiqué ces attaques.7

 

Des attentats liés à la guerre en Somalie

Les Shebab continuent de s’attaquer aux simples citoyens au seul motif que leur pays participe aux opérations militaires de l’Amisom, comme l’indique un de leur dirigeants Sheikh Ali Mohamud Rage : « Nous lançons un avertissement au gouvernement kenyan et à tous ceux qui le soutiennent. S’ils veulent la paix, qu’ils quittent notre territoire, qu’ils arrêtent leur ingérence dans nos affaires, qu’ils libèrent nos prisonniers et qu’ils arrêtent toutes les formes de combat contre notre religion. »
En 2006, les États-Unis ont poussé l’Éthiopie à envahir la Somalie pour renverser le pouvoir des tribunaux islamiques qui avait mis fin à des décennies de guerre civile. Le résultat fut un fiasco, puisque deux ans plus tard, ce sera l’aile la plus radicale des tribunaux islamiques Al-Shabbaab (« la jeunesse ») qui contrôlera la quasi-totalité du pays en installant une des pires dictatures religieuses, avec son lot d’amputations, de lapidations et d’exécutions sommaires.
Suite aux incursions des Shebab sur son territoire, le Kenya a lancé l’opération « Linda Nchi » (« protéger la nation » en swahili) et est intervenu en Somalie en 2011 avec l’appui logistique de la France et des États-Unis. Un an plus tard, les soldats kenyans intégreront l’Amisom, les troupes de l’ONU composées principalement de soldats burundais et ougandais.
Al-Shabbaab est en train de perdre du terrain en Somalie. À l’intérieur de cette mouvance, les débats se font vifs et se règlent parfois avec les armes, entre ceux qui ont une vision somalienne de leur combat et les partisans d’un djihad mondial conforme à la ligne d’Al-Qaïda.

 

Le danger de l’amalgame

Des observateurs au Kenya font remarquer que le responsable des forces de sécurité kényane, David Kimaiyo, a passé l’essentiel de son temps à lutter contre la mise en place d’un syndicat de police, à espionner la population civile et à organiser la répression contre les manifestations populaires, plutôt que d’assurer réellement la sécurité à l’intérieur du pays.
Mais le risque le plus grave est celui de l’amalgame entre d’un côté les terroristes et de l’autre les musulmans et les nombreux Somaliens, dont la plupart sont des réfugiés et vivent dans des conditions extrêmement précaires.
En effet, le Kenya est un pays où les politiciens n’hésitent pas une seconde à brandir la haine de l’autre et exacerber les conflits entre communautés. C’est d’ailleurs ce qui vaut au Président Uhuru Kenyatta et son vice-président William Ruto, élus en février 2013, d’être inculpés par la Cour pénale internationale pour crime contre l’humanité, après les terribles conflits inter-ethniques qui ont eu lieu après les élections de 2007.
D’où l’importance des appels à refuser toute tentation de haine d’amalgame, comme l’a fait Benedict Wachira le dirigeant du parti progressiste kenyan SDP : « (…) nos récentes expériences ici au Kenya nous ont montré que le terrorisme ne connaît ni couleur, ni race, ni religions, ni ethnie. Nous ne permettrons pas que les terroristes réussissent à diviser le pays selon des critères religieux ou ethniques. »8

 

 

Abandon des charges contre Kenyatta

Le 8 octobre 2014, le président Uhuru Kenyatta se rend à la convocation de la Cour pénale internationale (CPI), pour une audience sur un éventuel nouveau report de son procès pour crimes contre l'humanité, devenant le premier chef d'État en exercice à comparaître devant la CPI.

Cependant, la Cour pénale internationale a annoncé le 5 décembre l'abandon des charges contre lui. La procureure de la CPI, Fatou Bensouda, a expliqué dans un document officiel ne pas avoir assez de preuves « pour prouver, au-delà de tout doute raisonnable, la responsabilité criminelle présumée de M. Kenyatta ». Cette annonce n'exclut pas pour autant « la possibilité de retenir de nouvelles charges contre M. Kenyatta », a-t-elle précisé. Uhuru Kenyatta s'est réjoui de l'abandon des charges, estimant que la CPI lui avait ainsi « donné raison ».9

 

 

Massacre à l’université

Un commando d’islamistes a perpétré un massacre d’étudiants, le 2 avril 2015, au sein de l’université de Garissa dans le nord du Kenya. Près de 150 personnes ont péri dans cette attaque qui est un pas de plus dans l’escalade guerrière entre le gouvernement kényan et les shebab somaliens.

Frontalière du Kenya, la Somalie traverse une épouvantable guerre civile depuis vingt-cinq ans. Les chefs de guerre s’y déchirent, n’hésitant pas à massacrer les populations si besoin. Ils s’appuient sur des milices et recherchent des soutiens à l’extérieur du pays, débouchant sur des interventions armées.

Ainsi, les États-Unis ont envoyé leurs soldats en Somalie en 1993. Puis, s’étant retirés à la suite de pertes importantes, ils ont poussé l’armée éthiopienne à intervenir à son tour en 2006, avant de s’en retirer deux ans plus tard. C’est dans ce chaos, surtout depuis le retrait éthiopien, que la milice islamiste des shebab a pris de l’importance, a absorbé des gangs rivaux et s’est renforcée de djihadistes étrangers.

Le gouvernement kényan, rival de l’Éthiopie, a commencé à intervenir dans la guerre civile somalienne en 2011, au moment où une terrible famine sévissait. En envoyant son armée envahir le sud de la Somalie, jusqu’au port de Kismaayo, le Kenya est rentré en conflit direct avec les shebab. Depuis, ces islamistes reculent militairement, mais ils mènent en rétorsion une politique d’attentats sur le sol kényan. Le massacre de Garissa suit celui du centre commercial de Westgate à Nairobi, capitale kényane, commis en septembre 2013.

Les tueurs de Garissa, qui ont trouvé la mort le 2 avril, n’étaient pas tous somaliens, puisqu’au moins un étudiant kényan faisait partie du commando. Cette importation de la guerre civile somalienne au Kenya est facilitée par le fait que, de part et d’autre de la frontière entre les deux pays, une partie de la population est d’ethnie somalie. Les somalis du Kenya sont délaissés par le gouvernement et les shebab ont commencé à y recruter des soldats. Mais ils ne sont pas les seuls à perpétrer des massacres pour accéder au pouvoir.

Ainsi Uhuru Kenyatta, l’actuel président kényan, fils du premier président du pays, avait attisé les violences politico-ethniques qui avaient suivi l’élection présidentielle de 2007. Cela avait été l’occasion pour lui de s’emparer du poste de vice-Premier ministre, au prix de plus d’un millier de morts.

Président depuis deux ans, Kenyatta a promis de lutter contre la corruption. Or quatre membres de son gouvernement et plusieurs hauts fonctionnaires mis en cause pour corruption ont dû démissionner en mars. Comme le disait un policier de Garissa peu pressé de se frotter aux islamistes, en montrant ses chaussures éventrées à des journalistes : « Faut-il se faire tuer pour nos chefs, alors que ceux-ci sont corrompus et détournent l’argent de nos équipements ? »

Le 7 avril, une manifestation a eu lieu à Nairobi pour protester contre l’incapacité du gouvernement à protéger la population. L’armée kényane peut se montrer prompte à bombarder les shebab en Somalie, comme elle l’a encore fait quatre jours après l’attentat. Mais ce n’est pas cela qui rendra les campus du Kenya plus sûrs.10

 

 

Obama s’accommode du régime

En juillet 2015, en tournée en Afrique, Obama a fustigé au Kenya la corruption, le tribalisme et les discriminations contre les homosexuels en présence de dirigeants kényans.

Or le président et le vice-président du Kenya ont été impliqués dans les violences interethniques à l’issue des élections présidentielles de 2007. Elles avaient fait plus de mille morts. Le vice-président William Ruto est, lui, soupçonné dans plusieurs affaires de corruption et s’est illustré en mai 2015 en déclarant qu’ « il n’y a pas de place pour l’homosexualité dans ce pays », encourageant les autorités religieuses, particulièrement virulentes sur cette question. Et ce sont ces mêmes autorités civiles et religieuses qui s’accommodent de la pratique largement répandue de l’excision des jeunes fille, voire la justifient.

Mais ce n’est pas pour changer quoi que ce soit dans ce pays qu’Obama a fait le déplacement. Le but de sa visite a été de s’assurer de l’appui d’États africains dans la lutte qui oppose les États-Unis aux groupes djihadistes et, par la même occasion, de nouer plus solidement les liens économiques.

Obama ose affirmer qu’en Afrique, « les gens sortent de la pauvreté ». Au Kenya, l’évolution de la situation économique bénéficie essentiellement à une mince couche de privilégiés, comme en témoigne la réouverture du centre commercial de Westgate à Nairobi, deux ans après l’attentat meurtrier de 2013. La moitié des Kényans vivent avec moins de deux dollars par jour ; la majorité de la population vit soit dans des villages pauvres, soit dans des bidonvilles, au milieu des immondices. Les maigres revenus de la population pauvre sont mangés par la hausse des prix. D’ailleurs, pour ne pas offenser le regard d’Obama, mendiants et vendeurs de rue avaient été expulsés des lieux de passage du cortège officiel.

Le président du Kenya a déclaré pour sa part que « l’Afrique est prête pour les affaires ». Les capitalistes des États-Unis le sont tout autant. Pour faciliter les échanges commerciaux, Obama a prévu de s’adresser au Congrès mondial de l’entreprenariat qui se tient, coïncidence, pour la première fois en Afrique. Des contrats avec le Kenya, concernant les nouvelles technologies et le tourisme, sont en perspective.

Obama enfin confirme l’aide militaire des États-Unis au Kenya, dont l’armée est partie prenante de la force de l’Union africaine engagée en Somalie contre les Chabab, groupes liés à Al-Qaïda.

Sous son habit de démocrate et défenseur des droits de l’homme, Obama reste le représentant de l’impérialisme le plus puissant, qui s’appuie sur les pires régimes pour maintenir les pauvres d’Afrique dans une soumission propice aux affaires.11

 

 

Présidentielle : scènes de violence dans des fiefs de l’opposition

Le 9 août 2017, des scènes de violence ont éclaté dans des fiefs de l’opposition, dès l’annonce de la réélection d’Uhuru Kenyatta comme président du Kenya, ont constaté des journalistes de l’AFP. Le chef de l’Etat sortant a obtenu 54,27 % des voix, contre 44,74 % à son principal rival Raila Odinga, selon les résultats officiels.

Des émeutes, accompagnées de scènes de pillage, ont été observées dans le bidonville de Kibera un bastion de l’opposition à Nairobi. Dans la ville de Kisumu (ouest), la police a tiré des coups de feu pour tenter de disperser des manifestants.12

 

Économie du Kenya

Le Kenya est un pays qui a peu ou pas de ressources minérales ; des sources d'énergie limitées à l'exploitation hydroélectrique du bassin de la Tana ; un potentiel agricole borné à un cinquième du territoire et complètement exploité ; un espace physique ne facilitant pas les transports. L’agriculture employait 19 % de la population active et représentait 15,8 % du PIB en 2005. Le Kenya atteint l'autosuffisance pour l'ensemble des denrées alimentaires de base. La première culture vivrière est le maïs, qui couvre 62 % des terres cultivables (2,20 millions de tonnes en 2005). Le sorgho, les pommes de terre, les haricots, les arachides et le tabac sont également cultivés sur les hauts plateaux, principale région agricole. La canne à sucre, le blé, le manioc, l'ananas, le coton et les noix de cajou sont produits sur les plaines côtières.

La principale culture commerciale est le thé (295 000 tonnes en 2005), suivie de loin par le café. Une industrie des fleurs coupées (production, transformation et vente) s'est développée. Elle fait vivre 500 000 Kényans et rapporte à l'économie nationale 200 millions de dollars par an, constituant la troisième source d'entrée de devises du pays, après le thé et le tourisme. Elle représente 15 % de ses exportations. Ainsi, le Kenya est devenu le premier fournisseur de roses de l'Union européenne. Selon le conseil de production des fleurs au Kenya, cette industrie a connu chaque année une forte croissance en volume et en quantité de ses exportations.

La production hydroélectrique des barrages de Kiambare et de Turkwell constitue la plus grande richesse industrielle du pays. Le Kenya est lourdement endetté, sa dette extérieure brute représentant près de la moitié de son PNB (47,5 % en 2003). Les devises apportées par le tourisme (339 millions de dollars en 1999) ne suffisent pas à équilibrer la balance des paiements.

Le classement 2011 du magazine économique Forbes répertorie deux Kényans dans les quarante plus grandes fortunes d'Afrique : l'homme politique Uhuru Kenyatta, classé 26e avec une fortune de 500 millions de dollars et l'homme d'affaire Chris Kirubi, classé 31e avec une fortune de 300 millions de dollars

Selon l'indice 2010 de perception de la corruption établi par Transparency International, le Kenya est classé 154e avec un score de 2,1 sur 10.

40% de la population vit sous le seuil de pauvreté (2008).13

 

Santé

Les défis les plus connus pour la médecine kényane sont la lutte contre le SIDA, le paludisme et les infections dues à l'eau non potable qui contribuent au taux élevé de mortalité infantile. Cependant, depuis une décennie, les affections pneumopathiques sont en nettes augmentations et devenues la 4e cause de mortalité toutes tranches d'âge comprises. L'institut kényan de recherche médicale (KEMRI) estime que, en 2011, 20 % de la mortalité juvénile est due à une pneumonie.

La pandémie de SIDA demeure la plus grande menace pour l'état de santé des kényans, s'ensuivant une population croissante d'enfants orphelins le plus souvent, eux-mêmes, atteints par la maladie.
Selon les conclusions d'une étude menée en 2001 à la demande du ministère kényan de la Santé, les résultats les plus alarmants ont été récoltés dans l'ancienne province de Nyanza : le pourcentage de femmes enceintes séropositives était de 25 %. Selon une autre étude menée en 2004 par l'Institut des statistiques kényan, le district de Kisumu a le plus haut taux de séropositivité du pays avec 29 % de la population, 22 % des femmes âgées entre 15 et 22 ans et 69,1 % des malades hospitalisés. Le fait que les habitants de cette province - les Luo - ne pratiquent pas la circoncision augmente, selon plusieurs études et les précisions de l'OMS, le risque de contamination d'environ 60 %.

Le paludisme, les diarrhées et la fièvre typhoïde constituent les causes les plus importantes de décès chez les enfants de moins de 5 ans. Et ce, plus particulièrement pendant la saison des pluies et dans les bidonvilles péri-urbains qui ne bénéficient ni des services d'évacuation des eaux usagées ni de la collecte des déchets. L'étude de 2001 citée ci-avant révèle également que seulement 25 % des enfants dorment sous une moustiquaire.

La situation est aggravée par le coût élevé des traitements qui pousse une majorité d'habitants à recourir à une médecine traditionnelle ou à l'automédication.14

 

 

Sources

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_du_Kenya
(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Famine_de_1899_au_Kenya_central
(3) http://www.lutte-ouvriere.org/documents/archives/la-revue-lutte-de-classe/serie-actuelle-1993/kenya-le-cout-sanglant-d-un
(4) https://fr.wikipedia.org/wiki/Kenya
(5) Paul Martial http://npa2009.org/content/kenya-referendumet-apres%C2%A0
(6) https://fr.wikipedia.org/wiki/Kenya
(7) https://fr.wikipedia.org/wiki/Attaque_du_centre_commercial_Westgate
(8) Paul Martial http://www.npa2009.org/content/kenya-terrorisme-aveugle
(9) https://fr.wikipedia.org/wiki/Uhuru_Kenyatta
(10) Lucien Détroit http://journal.lutte-ouvriere.org/2015/04/08/kenya-massacre-luniversite_36821.html
(11) Alain Chevard http://www.lutte-ouvriere-journal.org/2015/07/29/kenya-obama-saccommode-du-regime_37635.html
(12) http://www.liberation.fr/direct/element/presidentielle-au-kenya-scenes-de-violence-dans-des-fiefs-de-lopposition_69088/
(13) https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89conomie_du_Kenya
(14) https://fr.wikipedia.org/wiki/Kenya