Le Groenland

 

 

Préhistoire du Groenland (-2500 - 950)

La préhistoire du Groenland est une succession de vagues d'immigration en provenance des îles d'Amérique du Nord. Étant l'un des avant-postes les plus lointains de ces cultures, la vie de ces immigrants ne tenait souvent qu'à un fil et différents peuples se sont succédé au cours des siècles. L'archéologie ne peut donner que des périodes approximatives pour ces différentes cultures.

 

La culture Saqqaq

Vers -2500 eut lieu la première vague de migration d'Amérindiens vers le Groenland. Il s'agissait de membres de la culture Saqqaq. Leur territoire s'étendait du district de Thulé au nord jusqu'au district de Nanortalik au sud. Du côté est, de la pointe sud de l'île jusqu'à la baie Scoresby vers le nord. Il semblerait qu'un nombre assez important d'individus aient occupé cette riche région côtière du Groenland.

Ils laissèrent des traces de camps de chasse, notamment dans la baie Disko et à Qaja, près du fjord Jakobshavn (Ilulissat). Ces traces montrent que leur mode de subsistance reposait principalement sur le caribou et les petits mammifères marins. Les fouilles archéologiques ont démontré qu'ils exploitaient toutes les ressources disponibles. Des ossements d'au moins 45 espèces de vertébrés ainsi que les restes de mollusques ont été retrouvés.

Les sites archéologiques saqqaquiens démontrent qu'il existait un large éventail d'habitations allant de la double-maison semi-souterraine avec passage commun jusqu'à la simple tente. Pour la fabrication de l'outillage, ils utilisaient plusieurs sortes de pierres locales, du bois, des os, des andouillers, de l'ivoire et des peaux.

Les pierres de taille étaient sûrement la matière première d'échange entre les Saqqaquiens. Le bois de dérive, les andouillers et l'ivoire ont aussi été objets de commerce entre les diverses régions habitées de ce groupe culturel.

Ils disparurent vers -800 et furent remplacés par le groupe d'Indépendance II.

 

La culture Indépendance I

Tout au nord de la calotte glaciaire du Groenland, sur les rives du fjord Indépendance (Terre de Peary), Eigel Knuth découvrit en 1948 les restes de la population la plus septentrionale du globe qui vivait dans la région la plus isolée et désolée de tout l'Arctique. Ces vestiges de campements, situés sur les paliers de plage les plus hauts, donc les plus anciens, remonteraient selon la datation au radiocarbone entre 2000 et 1700 ans av. J.-C. On a retrouvé plus tard, des sites d'occupations semblables dans d'autres endroits au nord du Groenland ainsi que sur les îles Ellesmere, Devon et Cornwallis dans le Haut-Arctique canadien.

Dans le nord du Groenland et sur l'île Ellesmere, les membres d'Indépendance I semblent avoir chassé principalement le bœuf musqué. Comme les Esquimaux polaires du XIXe siècle, les gens d'Indépendance I ne chassaient que très peu le caribou. À cause de cette particularité, on pense que leurs vêtements étaient plutôt confectionnés de peaux de bœuf musqué, d'ours polaire, de renard, de lièvre ou d'oiseaux.

Les campements étaient formés de une à quatre tentes familiales, munies d'un foyer ouvert au centre avec des espaces de couchage de chaque côté. Un espace pour quatre à six personnes était disponible dans chacune des tentes. Ces petits villages de tentes regroupaient donc environ 20 à 30 résidents. Les petites quantités de charbon de bois (saule arctique et bois flotté) et d'os carbonisés laissent penser que le feu était un luxe très occasionnel.

Malgré le peu d'informations disponibles sur la vie des petits groupes d'Indépendance I, les chercheurs supposent qu'ils ont sûrement eu une vie très difficile où la famine revenait régulièrement durant les longues nuits polaires et le froid intense de l'extrême nord du Canada et du Groenland.

 

La culture Indépendance II

Les terres dénudées du nord du Groenland et du Haut-Arctique canadien avaient été abandonnées par le groupe d'Indépendance I vers 1700 av. J.-C. Ce n'est que 700 ans plus tard, vers 1000 av. J.-C., qu'une deuxième culture que l'on nommera Indépendance II arriva dans ces régions.

Les conditions de vie de cette culture étaient très proches de celles décrites pour la culture Indépendance I. Ce n'est que dans les pointes de harpon et autres outillages en pierre qu'une différence notable est remarquée. Ces objets de pierre taillée ressemblent plutôt à ceux des Prédorsétiens des îles Cornwallis, Bathurst, Devon et Ellesmere qu'à ceux d'Indépendance I de la Terre de Peary. En résumé, on peut facilement penser qu'il y a eu une double influence (Prédorsétien et Indépendance I) dans la culture des gens d'Indépendance II.

Cette culture disparut vers le début de l’ère chrétienne.

 

La culture de Dorset

Vers -800 toujours, une autre culture s'implante au Groenland : la culture de Dorset. Le monde des Dorsétiens s'étendait à l'ouest de l'île Banks jusqu'à Ammassalik (Groenland) à l'est et du district de Thulé (Groenland) au nord à St-Pierre-et-Miquelon au sud. C'est Diamond Jenness, un ethnologue des Musées nationaux du Canada qui identifia certains artefacts en provenance de Cape Dorset (Nunavut) comme étant différents des objets thuléens. Il donna donc le nom de Dorset à cette nouvelle culture encore inconnue à cette époque (1924).

L'étude des sites dorsétiens démontre, sans l'ombre d'un doute, que ces derniers étaient beaucoup mieux adaptés à leur environnement que leurs ancêtres Prédorsétiens. Ils passaient le printemps et l'été à chasser les morses qui s'aventurent sur la grève, à harponner le phoque depuis la banquette côtière ou sur l'eau, à l'aide de kayak. Plus tard, ils se rassemblaient en groupes dans les endroits où l'on trouvait en grand nombre l'omble chevalier et le caribou dans leurs migrations annuelles. Ensuite, ils devaient passer l'automne dans des maisons semi-souterraines en attendant que la glace se forme. Certaines familles demeuraient dans ces maisons de terre pour le reste de l'hiver, mais la plupart des Dorsétiens se rassemblaient dans des villages d'igloos sur la banquise où ils chassaient le phoque près des trous de respiration.

La culture de Dorset disparut du Groenland vers 300, pour revenir au VIIIe siècle. Elle s'éteindra définitivement au XVe siècle. Parmi les diverses hypothèses de la disparition des Dorsétiens, il y a la famine causée par le réchauffement climatique du XIe siècle, le meurtre par les nouveaux arrivants que sont les Thuléens ou bien, la possibilité d'une assimilation totale avec ces derniers, puis finalement, l'arrivée des Norrois, avec leurs lots de microbes européens. C'était la fin des « Tuniit », nom donné aux Dorsétiens par les Thuléens qui les ont remplacés.

 

 

Les Vikings au Groenland Xe-XVIe siècle

Des descendants des Vikings ont vécu au Groenland pendant plusieurs siècles au Moyen Âge, avant l'arrivée des Inuits.

 

Chronologie générale

 

  • début du Xe siècle - Gunnbjörn Ulfsson aperçoit les côtes du Groenland.
  • 978 - Snaebjörn Galti y débarque.
  • 982 - début de l'exploration et de la colonisation par Erik le Rouge.
  • 1000 - début de la christianisation.
  • 1000 - 1015 - explorations et tentatives de colonisation en Amérique.
  • 1121 - l'évêque Erik Gnupsson part pour le Vinland.
  • 1124 - premier évêque de Garðar.
  • 1261 - le Groenland reconnaît la souveraineté norvégienne en échange de l'assurance d'être visité par deux bateaux par an. Le commerce avec le Groenland devient alors un monopole royal.
  • 1342 - des habitants émigrent en Amérique, mais le renseignement ne date que du XVIIe siècle.
  • 1347 - un navire groenlandais, poussé du Markland (Labrador) par la tempête, aborde directement en Islande.
  • 1349-1350 - la peste noire tue une grande partie de la population et interrompt les relations commerciales.
  • 1355 - le roi Magnus Erikson de Norvège envoie une expédition de secours dirigée par Paul Knutson.
  • 1362 - un texte mentionne qu'une expédition avait été menée pour chasser les Inuits de l'établissement de l'ouest, mais qu'« ils ne trouvèrent personne, ni chrétiens ni hérétiques. »
  • 1368 - dernier bateau envoyé par le roi de Norvège, qui coule l'année suivante.
  • 1378 - mort du dernier évêque résident.
  • 1379 - les Inuits tuent 18 Norvégiens et capturent une femme et deux enfants.
  • 1380 - la Norvège, et donc le Groenland, passent sous domination danoise.
  • 1389 - un bateau de contrebandiers fait naufrage en revenant du Groenland.
  • 1407 - bûcher d'une sorcière.
  • 1408 - mariage dans l'église de Hvalsey.
  • 1410 - retour direct en Norvège d'un contrebandier du Groenland (le commerce avec le Groenland reste un monopole royal, même si aucun bateau ne l'assure) qui ne signale rien d'anormal.
  • 1418 - dernier denier de saint Pierre connu parvenu à Rome et pillage par « des païens partis des côtes avoisinantes » signalé dans une lettre papale controversée de 1448.
  • 1435 - dernier vestige (une robe) daté au radiocarbone.
  • 1484 - plus de 40 matelots viennent chaque année à Bergen, vendre « des marchandises de prix » du Groenland.
  • 1492 - le pape Alexandre VI nomme le moine bénédictin Matthias évêque, mais on pense qu'il n'y parvint pas.
  • vers 1500 - dernières tombes au cimetière de Herjolfsness.
  • 1519 - le pape Léon X nomme le 30e et dernier évêque catholique Vincentius Pedersen Kampe, confesseur du roi Christian II de Danemark, mais il n'y parvient pas non plus.
  • 1520 ou 1534 - Ögmundur Palsson, évêque de Skalholt en Islande, rejeté par la tempête à Herjulfsnes, y aperçoit des hommes, des étables, des moutons et des agneaux.
  • 1540 - le capitaine islandais Jon, dit le Groenlandais, y trouve des Inuits et le cadavre d'un colon.
  • 1541 - le capitaine hambourgeois Gerd Mestemaker ne peut entrer en contact avec personne.
  • 1576 - redécouverte du Groenland par Martin Frobisher qui y trouve des Inuits et des ruines.
  • 1578 à 1674 - une douzaine d'expéditions danoises trompées par la dénomination d'« ouest » et d'« est » des colonies, ne les retrouvent pas, mais les marchands danois ne cessent d'y commercer.
  • 1723 - redécouverte de l'établissement de l'est par Hans Egede.

 

La découverte du Groenland

Selon les sagas islandaises, un certain Gunnbjörn Ulfsson aurait découvert vers 930 les rochers qui portent aujourd'hui son nom, alors que son navire était détourné de sa course lors du voyage de la Norvège à l'Islande. Ces rochers, qu'il nomma Gunnbjarnarsker (Rochers de Gunnbjörn), se situent probablement à proximité d'Angmagsalik. Il n'y débarqua pas, mais ramena la nouvelle en Islande. En 978 Snaebjörn Galti débarque sur la côte ouest.

En 982, Erik le Rouge, riche propriétaire terrien banni de Norvège puis d'Islande pour meurtres part à la recherche de cette terre, il explore la côte est puis la côte ouest. Selon les sagas, il nomma cette terre Pays Vert « car les gens auraient fort envie d'y aller si ce pays portait un beau nom ». En fait, si ce nom peut paraître étonnant pour ce pays, il n’en est pas moins justifié : « À la belle saison, le Groenland peut, sur ses côtes, présenter de vastes étendues d'un vert effectivement peu banal ». Par ailleurs, d'après Le Roy Ladurie, le Groenland était à l'époque bien plus vert qu'aujourd'hui et un peu plus hospitalier notamment sur les côtes (en raison de l'optimum climatique médiéval).

Bien que les Scandinaves manquaient cruellement de terres arables, leur installation en Groenland n’aurait pas été motivée par son potentiel agricole, plus médiocre que sa voisine islandaise mais bien par ses richesses en ivoire de morse. « Selon des comptes rendus écrits de 1327, une seule cargaison de 520 défenses vendues en Norvège valait autant que 780 vaches ou 66 tonnes de poissons », et ceci sans compter l’utilisation de leur fourrure et de leur graisse. Cette théorie développée par la chercheuse danoise Karin Frei du Musée national du Danemark insiste également sur le fait que le marché européen d’ivoire souffrait d’une pénurie d’approvisionnement dû à la conquête musulmane de l’Afrique du Nord entraînant du même coup une ruée vers l’ivoire groenlandais.

Il revint en Islande trois ans plus tard pour convaincre d'autres colons de l'accompagner au Groenland. Une nouvelle expédition partit alors d'Islande en 985 avec 25 navires. Seuls 14 arrivèrent à destination.

 

 

Les établissements scandinaves au Groenland

 

Vie des colons

La colonie fondée par Érik le Rouge a compté jusqu'à environ 5 000 personnes (3 000 seulement selon Régis Boyer), en 250 fermes regroupées autour de quatorze églises principales, réparties pour les trois quarts dans les « établissements de l'Est » (Eystribyggd) situés tout au sud-sud-ouest de l'île (Qaqortoq), et pour un quart dans les « établissements de l'Ouest » (Vestribyggd), situés cinq cents kilomètres plus au nord (Nuuk).

L'ensemble des colonies fondées au Groenland va se calquer presque en tout point sur leur patrie d'origine, l'Islande. Ainsi, jusqu'à sa disparition, cette colonie reste radicalement européenne, adoptant immédiatement toutes les évolutions culturelles, vestimentaires et autres de la métropole. Comme les établissements sont restés déserts du XVIe siècle presque jusqu'à nos jours, leurs vestiges constituent les restes les mieux conservés d'habitats ruraux européens du Moyen Âge.

Comme les vikings de Norvège et des autres colonies atlantiques, les colons sont des paysans qui pratiquent essentiellement l'élevage. Dans les premières années les espèces élevées sont les mêmes qu'en Norvège ou en Islande (vaches, cochons), mais, comme en Islande, des espèces moins prestigieuses (moutons, chèvres) mais plus robustes les remplacent progressivement. En effet le climat groenlandais impose de nourrir les vaches et les cochons à l'étable la plus grande partie de l'année et donc de cultiver du fourrage, qui pousse mal sous ces latitudes. Seuls les fermiers les plus riches continuent à élever des vaches, surtout pour leur lait. Les fermes les plus importantes, comme celle d'Erik à Brattahlid ou celle de l'évêque à Gardhar, comptent plus de cent vaches. Il n'y a en revanche aucun vestige d'animaux de basse-cour dans les établissements.

Selon Jared Diamond, qui se base sur des relevés archéologiques, les colons pratiquent également la chasse (rennes et phoques, ces derniers pouvant constituer les trois quarts du régime alimentaire dans les fermes les plus pauvres) mais bizarrement pas du tout la pêche, même au cours de la dernière période, où les rations alimentaires deviennent insuffisantes.

Cette absence du poisson dans le régime alimentaire des colons, alors que les eaux douces et de mer sont particulièrement poissonneuses et que les Norvégiens de métropole ont un régime composé pour moitié de poisson, est un des principaux mystères archéologiques de la colonie, avant même sa disparition. Cette théorie sur l'alimentation des Vikings du Groenland ne fait toutefois pas l'unanimité. Else Rosedahl affirme ainsi que « les colons exploitaient aussi les riches ressources de poissons, […] et baleines ». Régis Boyer, qui écrivait avant les recherches archéologiques groenlandaises, avait soutenu le même point de vue dans l'un de ses ouvrages, en extrapolant les données islandaises.

Les colons pratiquent une sorte de transhumance, occupant des refuges situés sur les hautes terres (400 mètres au maximum) au cours de l'été. Ils se dépêchent d'y faire une maigre récolte et y font paître leurs bêtes le temps pour les pâturages de la ferme principale de se remettre du pâturage de printemps.

Les établissements, particulièrement ceux de l'ouest, se trouvent à l'extrême limite de la zone où l'agriculture est possible et une année un peu plus froide ou un hiver un peu plus long peuvent compromettre l'alimentation du bétail, et, partant, la survie des habitants. En effet il n'est pas envisageable au Moyen Âge d'importer de la nourriture même depuis l'Islande : compte tenu des voyages recensés, le volume moyen des importations doit être seulement de trois kilos par personne et par an.

Les principales exportations du Groenland sont l'ivoire de morse (qui constituait un substitut à l'ivoire d'éléphant avant que les croisades ne permettent de retrouver accès à cette ressource) et la fourrure d'ours blanc, ainsi que, comme en Islande, le vaðmal, un tissu de laine. Les principales importations sont également des produits de prestige, plus le bois (extrêmement rare au Groenland), le fer (dont la fabrication aurait nécessité de trop grandes quantités de bois) et le goudron (obtenu par chauffage de bois résineux).

Les colons ne disposent que de quelques bateaux à rames, de petite taille, utilisés pour la chasse au morse, mais d'aucun bateau de haute mer.

Malgré la pauvreté de la colonie, des constructions de prestige ont été élevées. L'église de Hvalsey est l'un des rares monuments en pierre des colonies norvégiennes de l'Atlantique, la cathédrale de Gardhar était aussi grande que les deux cathédrales d'Islande qui desservaient une population dix fois plus importante, et une grande partie des importations, réduisant d'autant les chargements de bois et de fer, était destinée au mobilier religieux.

 

Les explorations menées à partir du Groenland

Les éléments rapportés ci-après reposent principalement sur des sources écrites du Moyen Âge, que ce soit des sagas islandaises (Saga d'Erik le Rouge et Saga des Groenlandais) ou des sources occidentales (chroniques d'Adam de Brême, notamment). Les preuves archéologiques sont extrêmement maigres, des vestiges n'ayant été retrouvés qu'à l'Anse aux Meadows.

Vers 985, selon la Saga des Groenlandais, Bjarni Herjólfsson, se rendant d'Islande au Groenland, est dérouté et aperçoit une terre couverte de forêts au sud-ouest du Groenland.

En 1000, Leif le Chanceux, fils d'Érik, acheta le bateau de Bjarni et se mit en quête de terre neuve. Il découvrit plusieurs parties du continent américain, probablement la terre de Baffin, le Labrador, et Terre-Neuve, où il érigea des « baraquements ». Puis il rentre au Groenland.

Son frère Thorvald passa l'hiver suivant dans les « baraquements de Leif » (Leifsbuðir) puis explora la région. Les Norvégiens rencontrèrent neuf indiens, et ils en tuèrent huit. Les représailles ne se firent pas attendre : Thorvald fut tué dans les combats qui s'ensuivirent et les survivants rentrèrent au Groenland.

En 1005 Thorfinn Karlsefni, gendre d'Eirik, emmena une soixantaine d'hommes pour coloniser la région explorée par Leif. Après deux hivers, les relations avec les indiens devinrent trop mauvaises pour que la colonie puisse être viable et les Norvégiens renoncèrent alors définitivement à l'Amérique. L'exploration du site de l'Anse aux Meadows (qui correspond probablement au Straumfjord où se serait implanté Thorfinn Karlsefni selon la Saga d'Eric le Rouge, les Leifsbuðir étant sans doute situés sur l'actuel site de Bay St Lawrence, au nord du Cap Breton en Nouvelle-Écosse) a montré que cet abandon s'était traduit par un déménagement calme et méthodique.

Il est néanmoins probable que des expéditions aient encore été menées vers le Labrador pour en ramener du bois, dont le Groenland manquait cruellement. On en trouve une trace dans un texte de 1347.

 

Les causes de la disparition des Vikings du Groenland

La civilisation européenne médiévale implantée au Groenland a disparu au XVe siècle d'abord dans l'établissement de l'ouest, puis, sans que les historiens n'aient de traces des événements qui ont provoqué cette disparition, dans l'établissement de l'est. Toutefois l'archéologie fournit de nombreux indices permettant de se faire une idée relativement claire de la situation dans les dernières années de la colonie.

Les chercheurs ont pu constater que le Groenland a progressivement connu une grave pénurie de fer ; ainsi, les archéologues n'ont retrouvé que très peu d'objets en fer (clous, etc.) et aucune arme, alors que l'analyse des cadavres montre qu'il s'agissait d'une société particulièrement violente. Les quelques outils retrouvés étaient usés jusqu'à la dernière limite.

L'étude des dépotoirs de l'établissement de l'ouest montre que les derniers habitants avaient épuisé leurs réserves de combustible et de nourriture, et qu'ils sont certainement morts de faim et de froid. Avec la disparition de l'établissement de l'ouest, les colons perdirent l'accès à leurs principales exportations de haute valeur.

À l'heure actuelle toutefois, aucune certitude ne peut être présentée et les réponses à apporter à cette question ne font pas l'unanimité. Il est donc nécessaire de présenter plusieurs points de vue différents dans ce chapitre.

Jared Diamond considère que l'ensemble des cinq facteurs qu'il a recensés comme causes de l'effondrement des sociétés ont joué simultanément dans le cas du Groenland : dégradation anthropique de l'environnement, changement climatique, voisins hostiles, défection de partenaires commerciaux amicaux (chute des cours de l'ivoire et de la fourrure d'ours), réponses inadaptées aux autres facteurs.

  • La palynologie montre que les Norvégiens découvrirent un pays couvert de forêts de saules et de bouleaux qu'ils s'empressèrent de défricher pour créer des pâturages. L'analyse des sédiments montre que l'érosion s'accéléra brutalement dès leur arrivée, au point que même le sable présent sous la terre végétale fut entraîné dans les lacs.
  • La colonisation du Groenland avait commencé vers le début de l'« optimum climatique du Moyen Âge », mais le climat commença à se refroidir à partir du XIVe siècle, et en 1420 le petit âge glaciaire était bien installé.
  • Contrairement aux Inuits qui se chauffaient et s'éclairaient à l'aide de graisse animale, les Norvégiens continuèrent jusqu'à la fin à n'utiliser que le bois et la tourbe, aggravant ainsi leurs problèmes environnementaux. Ils n'ont jamais tenté non plus d'imiter les techniques de chasse des Inuits.

En plus des problèmes de nourriture et de climat, Régis Boyer avait lui aussi évoqué la négligence de la Norvège et du Danemark. Le Groenland knörr, qui assurait une liaison annuelle entre le Danemark et le Groenland, ne sera pas remplacé après sa destruction en 1367.

La théorie de Jared Diamond ne fait toutefois pas l'unanimité. Kirsten Seaver avait auparavant contesté quelques-uns des points les plus communément admis concernant la disparition des colonies norvégiennes au Groenland. Elle estimait ainsi déjà que la colonie était plus saine que ce que l'on pensait généralement dans les années 1980 et que les colons n'étaient pas simplement morts de faim. Ils auraient plutôt été exterminés lors d'attaques européennes ou de populations locales, ou auraient abandonné leurs colonies pour se rendre soit en Islande, soit au Vinland. L'absence d'effets personnels sur ces sites suggérerait ainsi que les Vikings sont simplement partis. Leur occupation a toutefois duré plus de cinq siècles, c' est-à-dire autant que l' occupation européenne post-colombienne du reste de l'Amérique.

 

 

Les Inuits XIIIe-XVIIIe siècle

Les Inuits, dont la civilisation est centrée sur des techniques particulières de chasse (phoque, morse, baleine, caribou), pénétrèrent au Groenland par le détroit de Smith vers 1250. Ils y développent la culture de Thulé.

À partir de 1300 environ, ils descendent le long des côtes du Groenland en raison du refroidissement du climat (Petit âge glaciaire). C'est probablement à cette époque qu'ils apprennent de la Culture de Dorset la construction des igloos.

Au cours de leurs migrations, ils découvrent les établissements vikings, celui de l'ouest d'abord, puis, vers 1400, celui de l'est, avec lesquels ils entrent certainement en concurrence. Les Inuits ont un avantage évident, leurs techniques de chasse étant plus élaborées. Une colonie de plusieurs centaines d'habitations s'installe alors à Sermermiut (Ilulissat) sur les principales zones de chasse à l'ours et au morse des Norvégiens.

Le petit âge glaciaire a néanmoins une influence néfaste sur l'économie inuit également, et de nombreuses familles meurent de faim et de froid. Ils ont toutefois survécu à cette période difficile, contrairement aux descendants des Vikings.

En 1540, un bateau visite l'établissement de l'Est et rencontre uniquement des fermes désertes et, dans l'une d'elles, un cadavre non enseveli. Lorsqu'en 1578 l'explorateur anglais John Davis atteint le Groenland, il ne trouve que des inuits. En 1721, les Danois et les Norvégiens redécouvrent l'île, les Inuits sont les seuls habitants du Groenland depuis plusieurs siècles déjà.

En 1723, Hans Egede recueille des traditions orales selon lesquelles les Inuits auraient eu avec les Norvégiens des relations alternant entre hostilité et amitié.

 

 

La domination danoise (1721 à aujourd'hui)

En 1536, les royaumes de Danemark et de Norvège fusionnèrent en une seule entité. C'est à ce moment-là que l'on commença à considérer le Groenland comme une dépendance danoise, et non plus norvégienne. Alors même que tout contact avec le Groenland était rompu, les Rois du Danemark continuèrent inlassablement à proclamer leur souveraineté sur l'île. Au cours des années 1660, l'ours polaire fut même ajouté aux armoiries du Royaume du Danemark.

Durant le XVIIe siècle, la pêche à la baleine amena des bateaux anglais, hollandais et allemands au Groenland, où des pêcheurs débarquèrent parfois sans jamais s'y établir vraiment.

En 1721, une expédition clérico-commerciale menée par le missionnaire norvégien Hans Egede fut envoyée au Groenland, ne sachant pas s'il y avait encore une civilisation et, si c'était le cas, s'ils étaient toujours catholiques 200 ans après la Réforme ou, encore pire aux yeux d'Egede, s'ils étaient redevenus païens. En plus de ces éléments religieux, le Groenland était également intéressant du point de vue de l'économie piscicole (pêcheries, industrie baleinière). Enfin, cette expédition peut être vue comme l'une des manifestations des tentatives de colonisation danoises de l'Amérique.

En tous les cas, le Groenland s'ouvrit progressivement aux compagnies de commerce danoises et se ferma pour celles des autres pays. La nouvelle colonie était centrée autour de Godthåb, qui signifie littéralement "Bon espoir", sur la côte sud-ouest de l'île.

Si Hans Egede était alors respecté et honoré tant au Groenland qu'à l'étranger, il est aujourd'hui critiqué pour son manque de respect des valeurs inuits et son utilisation de la contrainte. Une partie des Inuits qui vivaient près des centres de commerce furent convertis au christianisme. Depuis la colonisation par les Danois en 1721, les Inuits se sont progressivement sédentarisés et ont adopté un mode de vie occidental. Cependant en hiver, isolés des ravitaillements venant de l'Europe, ils tendent à retrouver un peu leurs traditions de chasseur et pêcheur.

En 1734, le commerçant et propriétaire terrien Jacob Severin mit la main sur le commerce et les infrastructures du Groenland. Après 1750, il ne fut cependant plus capable de gérer la concurrence dans le domaine de la pêche à la baleine et connut des échecs répétés.

En 1776, la Kongelige Grønlandske Handel (KGH) reçut le monopole commercial pour le Groenland et reprit également l'administration de l'île et le contrôle des activités missionnaires. Aux XVIIIe et XIXe siècles, l'essor de l'économie piscicole au Groenland permit le développement de Flensburg, qui est actuellement une ville allemande, mais qui était alors le deuxième port danois. Cette ville profita particulièrement du commerce de l'huile de baleine.

Après les guerres napoléoniennes, en 1815, lorsque la Norvège fut séparée du Danemark et rattachée à la Suède, les colonies, dont le Groenland, restèrent danoises. Au cours du XIXe siècle, l'intérêt que les explorateurs des pôles et les scientifiques comme William Scoresby ou Knud Rasmussen portaient au Groenland s'accrut considérablement. Dans le même temps, la colonisation du Groenland prit de l'ampleur, les Danois se limitant de moins en moins aux seules activités commerciales. Les activités des missionnaires furent largement couronnées de succès. En 1861, un premier journal en langue groenlandaise fut créé. La loi danoise ne s'appliquait en revanche toujours qu'aux seuls colons.

Au cours du XIXe siècle, de nouvelles familles Inuits immigrèrent du Canada pour s'établir dans la partie nord du Groenland, qui était presque inhabitée jusque-là. Le dernier groupe d'immigrés arriva en 1864. Durant la même période, la côte orientale de l'île se dépeupla progressivement en raison des difficultés économiques croissantes.

Les premières élections démocratiques se tinrent au Groenland en 1862 et 1863 pour des assemblées de district, sans toutefois qu'il y ait une assemblée représentant l'ensemble du territoire. En 1911, deux assemblées seront créées, l'une pour le Nord et l'autre pour le Sud. Il faudra attendre 1951 pour que ces deux assemblées soient réunies et que le Groenland soit ainsi doté d'un parlement. Jusque-là, toutes les décisions concernant le Groenland étaient prises à Copenhague, sans que les Groenlandais ne soient représentés dans les institutions danoises.

Après avoir obtenu son indépendance complète en 1905, la Norvège refusa d'accepter la souveraineté danoise sur le Groenland, qui était une ancienne possession norvégienne. Elle mit notamment en avant le fait que le Traité de Kiel ne se rapportait, selon elle, qu'à l'utilisation économique des colonies de l'ouest du Groenland. Elle accepta toutefois que le Groenland reste danois, mais la polémique éclata à nouveau lorsque le Danemark décida de fermer le Groenland aux non-Danois. À la suite de cela, en 1931, des pêcheurs norvégiens, notamment le pêcheur de baleines Hallvard Devold, occupèrent la côte orientale inhabitée du Groenland, sur leur propre initiative. Le gouvernement norvégien, mis devant le fait accompli, soutint après coup cette occupation. En 1933, la Cour permanente de justice internationale fut appelée à trancher et se prononça en faveur du Danemark. La Norvège accepta ce jugement.

Par ailleurs, une activité d'élevage a été réintroduite en 1924, pour réduire le chômage, avec les mêmes conséquences environnementales qu'à l'époque de la colonie norvégienne. Elle ne subsiste que grâce à des subventions gouvernementales.

 

 

Le Groenland, enjeu stratégique d'importance (1940-1979)

 

La Seconde Guerre mondiale

Durant la Seconde Guerre mondiale, le Danemark fut occupé par l'Allemagne le 9 avril 1940. Les fonctionnaires danois du Groenland reprirent alors eux-mêmes l'administration du territoire et l'ambassadeur danois aux États-Unis, Henrik Kauffmann, annonça le 10 avril qu'il ne recevrait désormais plus aucun ordre du Danemark.

Après que des bateaux de guerre allemands ont surgi au large des côtes du Groenland, Henrik Kauffmann signa un traité avec les États-Unis le 9 avril 1941. Ce traité donnait le droit aux États-Unis d'établir des bases militaires au Groenland. Ce territoire servit avant tout de base pour les avions d'observation américains à la recherche de sous-marins allemands dans l'Atlantique, mais fut également utilisé comme station de ravitaillement pour quelques missions maritimes. Les Allemands essayèrent également à plusieurs reprises d'utiliser l'île pour y établir des stations météo, mais ces tentatives échouèrent.

Après les difficultés du gouvernement danois à gouverner effectivement l'île durant la guerre et le succès de quelques produits d'exportation, les Groenlandais en vinrent à demander un statut leur donnant plus d'autonomie. Ces requêtes furent appuyées par les États-Unis et le Canada.

 

La guerre froide

La guerre froide a permis au Groenland d'acquérir une importance stratégique, puisqu'il contrôlait une partie du passage entre les ports soviétiques de l'Arctique et l'Océan Atlantique. Il est également devenu une base d'observation de l'utilisation éventuelle de missiles balistiques intercontinentaux, qui seraient passés au-dessus de l'Arctique.

En 1951, le traité signé par Henrik Kauffmann avec les États-Unis pendant la guerre est remplacé par un autre traité, permettant ainsi à la base aérienne de Thulé (à Qaanaaq) de devenir permanente. Ce même traité plaça le Groenland dans une zone militaire de l'OTAN dont la défense devait être assurée conjointement par le Danemark et les États-Unis.

En 1953, les Inuits de Thulé furent forcés par le Danemark de quitter leurs domiciles pour permettre l'extension de la base américaine. Depuis lors, cette base est devenue une source de frictions entre le gouvernement danois et les Groenlandais. Ces frictions s'accrurent considérablement le 21 janvier 1968, lorsqu'un B-52 américain transportant quatre bombes à hydrogène s'écrasa près de la base, répandant de grandes quantités de plutonium sur la glace (Accident de Thulé). Bien que la majeure partie du plutonium ait pu être récupérée, les Inuits parlent toujours des déformations dont souffrent encore certains animaux.

 

La décolonisation

En 1950, le monopole danois sur le commerce est aboli et le Groenland est ouvert au libre commerce. Le Kongelige Grønlandske Handel perd également ses compétences administratives. Le chef de l'administration sera désormais un Danois nommé par Copenhague et un parlement sera élu démocratiquement.

L'entrée en vigueur de la nouvelle constitution danoise, le 5 juin 1953, changea le statut du Groenland. Il n'était plus une colonie, mais devint une province danoise (amt), composée de dix-huit communes. Depuis cette date, le Groenland envoie également deux députés démocratiquement élus au Parlement danois, le Folketing. Le 30 août 1955, enfin, un Ministère du Groenland est créé au Danemark. Il subsistera jusqu'en 1987.

L'ouverture du Groenland au libre commerce ne resta toutefois pas sans effet sur la culture Inuit. Beaucoup d'entre eux parlèrent en effet de colonisation culturelle, contre laquelle ils avaient été protégés jusque-là par l'isolement de l'île.

Durant les premières décennies qui suivirent la seconde guerre mondiale, la culture Inuit fut en effet catapultée brutalement dans l'ère industrielle. Si ce bouleversement créa incontestablement de meilleures conditions de vie et de meilleures possibilités de formation, il conduisit aussi les Inuits dans une profonde crise identitaire. L'alcoolisme et la criminalité devinrent alors des problèmes importants.

 

 

L'autonomie (1979 à aujourd'hui)

Après l'adhésion du Danemark, et donc du Groenland, à la Communauté économique européenne en 1973 (en dépit du fait que les Groenlandais avaient massivement rejeté l'adhésion par 70,3 % des votants), de nombreux habitants pensèrent que le statut de comté d'outre-mer obtenu en 1953 n'était pas suffisant et les partis politiques locaux commencèrent alors à demander l'autonomie territoriale. En 1975, une commission paritaire dano-groenlandaise fut créée et, trois ans plus tard, le parlement danois accorda cette autonomie. Elle entra en vigueur l'année suivante, après que les Groenlandais eurent approuvé ce statut par référendum, le 17 janvier 1979.

Le 23 février 1982, 53 % des Groenlandais se prononçaient pour le retrait de la Communauté économique européenne, décision qui fut effective en 1985. L'économie piscicole fut un enjeu déterminant dans ce vote. Le fait d'être membre de l'Union Européenne permettait en effet aux pêcheurs européens de venir dans les eaux groenlandaises, ce qui défavorisait les pêcheurs locaux.

La Groenland autonome se présente lui-même comme une nation Inuit. Les noms de lieux en danois ont été remplacés par les noms inuits. Ainsi, Godthåb, sa capitale et centre de la civilisation danoise sur l'île, est devenue Nuuk. En 1985, le Groenland adopta son propre drapeau, utilisant les couleurs du drapeau danois.

Même les relations internationales, qui étaient autrefois du ressort du Danemark, sont laissées aujourd'hui partiellement au gouvernement local. Après avoir quitté la Communauté économique européenne à la suite du référendum de 1982, le Groenland a ainsi signé un traité spécial avec cette institution et, surtout, plusieurs traités spécifiques avec l'Islande, les îles Féroé et les populations Inuits du Canada et de Russie. Il a également été l'un des membres fondateurs du Conseil de l'Arctique en 1996.

La renégociation du traité de 1951 avec les États-Unis est à l'ordre du jour et la Commission sur l'auto-détermination qui a siégé entre 1999 et 2003 a suggéré que la base aérienne de Thulé devienne un centre international de surveillance et de suivi satellitaire, placé sous l'autorité des Nations unies. Les États-Unis souhaiteraient, eux, pouvoir installer au Groenland une station de leur bouclier anti-missile.

Si les technologies modernes ont rendu le Groenland plus accessible, un véritable aéroport international fait toujours défaut à la capitale, Nuuk (desservie toutefois depuis Reykjavik).1

 

 

Organisation des pouvoirs

Le 25 novembre 2008, le référendum consultatif portant sur l'autonomie de l'île a très majoritairement approuvé un plan d'autonomie vis-à-vis du Danemark. Selon les résultats officiels définitifs, 75,5 % des suffrages exprimés se sont prononcés en faveur d'un régime d'autonomie élargie. Le nouveau statut, soutenu par Copenhague, prévoit entre autres d'accorder au Groenland le pouvoir sur sa police, ses tribunaux et ses garde-côtes, de faire du groenlandais, qui est une langue inuite, la langue officielle. Il accorde également aux Groenlandais le droit de contrôle sur leurs ressources (pétrole, gaz, or, diamant, uranium, zinc, plomb). Le texte soumis à la population proposait, au total, des transferts de compétence dans trente domaines. Il est entré en vigueur le 21 juin 2009, jour de la fête nationale du Groenland. Néanmoins, seules les dispositions relevant des compétences transférées par le statut d'autonomie de 1978 s'appliquent. En particulier, la politique étrangère, la défense nationale et la politique monétaire constituent un domaine réservé du pouvoir central danois. Les Groenlandais peuvent ainsi participer à des négociations internationales sur les sujets qui les concernent exclusivement, sauf sur les questions de défense et de sécurité. Cet accord ne limite pas les pouvoirs constitutionnels du Danemark et il est réaffirmé que les affaires internationales, la défense et la politique de sécurité sont affaires du Royaume de Danemark. Néanmoins, le gouvernement du Groenland peut envoyer des représentants au sein des missions diplomatiques danoises à l'étranger pour faire valoir les intérêts groenlandais. Enfin, tout projet de loi concernant le Groenland doit faire l'objet d'observations de la part du Parlement groenlandais avant que le Folketing (le Parlement danois) adopte (ou refuse) le texte. Ce procédé concerne aussi les projets d'ordonnance administrative, auquel cas c'est le gouvernement groenlandais qui se charge de l'observation.

En cas de doute dans la dévolution des pouvoirs, une cour constituée de deux représentants du gouvernement danois, deux représentants du gouvernement groenlandais et trois membres de la Cour suprême danoise nommés par le président de celui-ci doivent trancher. Si aucun accord n'est trouvé, les membres de la Cour Suprême ont le dernier mot.

 

Institutions

Le 28 novembre 2014 ont eu lieu des élections législatives, moins de deux ans après les précédentes. Ce scrutin anticipé est une conséquence de la suspension de la Première ministre Aleqa Hammond, qui a quitté le pouvoir en raison d'un scandale financier. Le parti du gouvernement sortant, Siumut, remporte la majorité des suffrages avec 34,3 % des voix mais perd trois députés, ce qui le place à égalité avec le principal parti d'opposition, Inuit Ataqatigiit, qui remporte 33,2 % des voix. Siumut ayant cependant remporté un pourcentage légèrement supérieur des suffrages, son chef Kim Kielsen est autorisé à former un gouvernement de coalition avec les Démocrates.

Lars-Emil Johansen est président du Parlement depuis 2013.

 

Importance stratégique et militaire

Une importante base militaire américaine intégrée à l'OTAN se situe à Thulé. Créée en 1941, elle est intégrée à l'OTAN en 1951. En 1961, l'effectif atteint 10 000 personnes. C'est à cette époque qu'est construit un radar du Ballistic Missile Early Warning System (BMEWS), un élément stratégique de la défense antimissiles des États-Unis (12th Space Warning Squadron, 22d Space Operations Squadron).

La base de Thulé a été très active pendant la Guerre froide.

En 2004, le gouvernement danois a signé un accord avec les États-Unis autorisant le renforcement de la base pour la modernisation du système antimissiles. Il existe aux États-Unis une conscience aiguë de l'importance du Groenland. Le journaliste John J. Miller déclare : « C’est une honte qu’un pays aussi insignifiant que le Danemark puisse tenir une telle place à propos d’un aspect aussi essentiel pour la sécurité des États-Unis. »

De 1958 à 1966, les États-Unis ont tenté de déployer au Groenland, à 200 km de la base de Thulé, un projet nommé Iceworm qui consistait à créer un réseau de centaines de kilomètres de tunnels sous-glaciers pour y déployer des dizaines de missiles nucléaires mobiles. L’implantation a commencé à Camp Century avec une logistique alimentée en énergie par un réacteur nucléaire mobile. Le projet a été abandonné à cause des problèmes de stabilité des tunnels. L’ensemble avait été présenté à l’époque, notamment par le gouvernement danois, comme un projet scientifique de recherches polaires.

 

Démographie

En 2012, la population comprenait 56 749 habitants. Le Groenland possède l'un des taux de suicide les plus élevés du monde.

 

Population du Groenland, par nationalité

 

2016
Population Totale 55.846
Danemark 54.789
Islande 204
Thaïlande 175
Philippines 162

 

 

Population du Groenland, par pays de naissance et pays constitutifs du Royaume du Danemark

 

2016
Population Totale 55.847
Groenland* 49.924
Danemark* 4.521
Îles Féroé* 292
Islande 187
Thaïlande 165
Philippines 135
Suède 105

 

 

Économie

La pêche représente 95 % des exportations. Il existe un accord de partenariat en matière de pêche entre la Communauté européenne, d’une part, et le gouvernement du Danemark et le gouvernement local du Groenland. Le Groenland présente un fort potentiel minier et pétrolier. Ses eaux côtières recèleraient des réserves de pétrole équivalentes à la moitié de celles de la mer du Nord. Le réchauffement climatique va faciliter l'accès à ces ressources. L'US Geological Survey estime les réserves pétrolières à la moitié de celle de l'Arabie saoudite. Cela représenterait environ 10 % des réserves mondiales connues. Les réserves de gaz sont importantes, mais elles n'ont pas été évaluées précisément. Le groupe américain Alcoa envisage l'implantation d'une grande usine d'aluminium sur la côte ouest (Maniitsoq). Elle pourrait occuper 5 000 personnes à la construction, et créer environ 700 emplois. L'investissement prévu est de l'ordre de trois milliards d'euros. La date prévue de mise en service est 2014. Ce projet suscite d'ores et déjà un conflit avec le Danemark. Le gouvernement groenlandais souhaite que les droits d'émission de gaz à effet de serre soient ceux d'un pays en voie de développement. Actuellement ce sont les règles danoises qui s'appliquent. Elles impliquent une pénalisation de la production de gaz à effet de serre.

À la pointe sud de l'île, dans le sous-sol du plateau surplombant la ville de Narsaq, la compagnie australienne Greenland Minerals and Energy Ltd a découvert ce qui pourrait être le plus grand gisement mondial de métaux rares. L'exploitation des richesses du sous-sol est une perspective à double tranchant : elle ouvre la possibilité de s'affranchir de la tutelle danoise, mais, ce faisant, menace l'environnement et les traditions.2

 

 

L’Arctique, soumise au réchauffement climatique, résistera-t-elle à la convoitise des pétroliers ?

Impossible, dans l’Arctique, d’échapper à la réalité du changement climatique. La région située à l’intérieur du cercle polaire se réchauffe deux fois plus vite que le reste de l’hémisphère nord. Chaque année, les médias internationaux font leurs grands titres sur le nouveau record de fonte de la banquise. D’ici deux décennies, l’océan Arctique sera totalement libre de glaces durant l’été. Le mois de février 2016 a vu de nouveaux records de température : 5ºC de plus que la normale selon la NASA, voire 10ºC à certains endroits. Les régions polaires vont-elles bientôt se retrouver « dépossédées de leur hiver », comme le craignent les habitants de Fort Yukon, en Alaska ?

Pour certains, néanmoins, l’ouverture de l’Arctique a plutôt le caractère d’une aubaine que d’une catastrophe. Dans un rapport de 2014, le sénateur André Gattolin (EELV) évoque « un emballement parfois irrationnel mais bien réel lié aux opportunités offertes par la fonte de la banquise ». Les multinationales pétrolières et minières, en particulier, se promettent d’exploiter les vastes ressources restées jusqu’ici inaccessibles sous les glaces. La région abriterait pas moins de 30% des réserves récupérables globales de gaz naturel, et 13% des réserves récupérables de pétrole. Des chiffres incertains qui ont cependant poussé des firmes comme Shell à se lancer dans la prospection offshore dans l’océan Arctique malgré les difficultés et les risques pour l’environnement. S’y ajoutent des réserves potentiellement considérables de diamants, d’or, de fer, d’uranium et d’autres métaux.

 

« Ce qui s’y passe n’est pas sans importance pour le reste du monde »

« Aussi vaste, froid, éloigné et dépeuplé que soit l’Arctique, ce qui s’y passe n’est pas sans importance pour le reste du monde », explique le journaliste canadien Edward Struzik dans son livre Future Arctic, qui tente de dresser le portrait de cette région en pleine mutation. D’abord parce que « les changements déjà en cours dans l’Arctique constituent une indication de ce qui va se passer dans d’autres régions du monde ». Aussi parce que la fonte de l’Arctique fait sentir ses répercussions dans la planète tout entière, à travers l’élévation du niveau des océans ou la modification des courants marins et aériens, dont le Gulf Stream, qui permet à l’Europe occidentale d’être relativement plus douce que l’Amérique du nord et l’Asie aux mêmes latitudes. Sans oublier ses effets en retour sur les équilibres climatiques : émissions de méthane dues à la fonte du permafrost, moindre réflexion de la lumière solaire...

La fonte des glaces ne constitue que l’aspect le plus spectaculaire des profonds bouleversements que connaît aujourd’hui l’Arctique. Risques accrus de tempêtes voire de cyclones, feux de forêts massifs – comme ceux qui ont carbonisé 6% du territoire de l’Alaska et 4% de celui du Yukon en 2004, ou provoqué des centaines de morts en Sibérie en 2012 et 2015 –, accroissement des précipitations en automne et fonte précoce des neiges au printemps… Ces phénomènes climatiques inédits se traduisent, par effet de cascade, en bouleversements écologiques et sociaux, dont les premières victimes sont les Inuit et les autres populations autochtones du Grand Nord. La chasse et la pêche, importantes à la fois culturellement et pour la survie même de ces communautés, deviennent de plus en plus difficiles, aggravant l’insécurité alimentaire qui règne depuis toujours dans la région.

 

Un Arctique bientôt méconnaissable

L’évolution de la biodiversité, en particulier animale, illustre la profondeur des transformations en cours. Les ours polaires sont touchés de plein fouet par la fonte des glaces, qui constitue leur terrain naturel pour chasser le phoque – source de 90% de leur alimentation. Ils se retrouvent concurrencés par les grizzlys. Leurs interactions de plus en plus fréquentes produisent une nouvelle espèce hybride. Pumas et coyotes s’aventurent également pour la première fois dans le grand Nord canadien sur les traces des cerfs et des élans, leurs proies traditionnelles, désormais mieux adaptés à ces paysages en mutation que les caribous.

La disparition de la barrière de glace permet aux saumons du Pacifique et aux orques de remonter eux aussi vers les eaux de l’Arctique. Ces derniers, jusqu’alors inconnus dans ces contrées, s’attaquent aux narvals et aux bélugas, que les Inuit ont d’autant plus de mal à capturer. Tous ces nouveaux arrivants amènent avec eux des maladies jusqu’ici inconnues dans la région polaire. Des dizaines de millions d’oiseaux migrent chaque été depuis le monde entier vers l’Arctique pour profiter de l’abondance de nourriture et de la lumière, de paysages préservés et de l’absence relative de parasites et de prédateurs. Aujourd’hui, au moins 40% de ces espèces d’oiseaux seraient en déclin.

Certaines espèces animales emblématiques sont ainsi au centre de débats politiques et scientifiques majeurs autour de l’enjeu climatique. Des controverses ont accompagné la classification par l’administration américaine de l’ours polaire comme espèce menacée, ainsi que le projet d’ouverture de l’Alaska National Wildlife Refuge à la prospection pétrolière. Les industriels se prévalent d’études « scientifiques » suggérant, par exemple, que la menace climatique qui pèse sur les ours blancs est surestimée car ces derniers vont rapidement devenir végétariens pour s’adapter, en se nourrissant de baies sauvages plutôt que de phoques !

Les débats sont similaires en ce qui concerne les caribous. Leurs populations ont connu des fluctuations importantes au cours de l’histoire, mais la tendance actuelle est au déclin précipité. Le troupeau dit de Barthurst (Nunavut et Territoires du nord-ouest au Canada) aurait vu sa population tomber de 450 000 animaux en 1986 à seulement 32 000 en 2009, et peut-être 16 000 aujourd’hui. Sur l’île de Baffin, dans l’archipel arctique canadien, où ArcelorMittal a ouvert une mine de fer géante, la population de caribous a chuté de 180 000 à 16 000 individus. Les chiffres ne sont pas meilleurs de l’autre côté du Groenland, parmi les rennes de Norvège et de Russie.

 

Les activités industrielles, aussi dangereuses que le réchauffement

« Les caribous sont aux Inuit, aux Dene et aux autres peuples de l’Arctique ce que le bison était pour les Indiens d’Amérique du Nord, rappelle Ed Struzik. Lorsque les bisons ont disparu des Grandes Plaines, les cultures des tribus et des Premières nations se sont effondré, et ne s’en sont jamais totalement remises. » Pas étonnant dans ces conditions que le groupe nucléaire français Areva ait subi une telle levée de boucliers avec son projet de mine d’uranium de Kiggavik, dans le Nunavut (Canada), en plein dans la zone de reproduction du troupeau de Beverly.

L’Arctique a déjà changé plusieurs fois de climat au cours des millénaires écoulés, et l’histoire longue montre que les espèces animales sont capables de s’y adapter. Le problème pour les ours polaires et les caribous est que le réchauffement actuel est beaucoup plus rapide – quelques décennies – que dans le passé. Les changements qui en découlent se conjuguent aux effets de l’activité humaine – la chasse, et surtout les activités industrielles. Forages pétroliers et gaziers, mines, routes, infrastructures et base militaires contribuent à détruire ou déstabiliser davantage des habitats déjà fragilisés.

 

Le spectre d’un désastre environnemental majeur

Outre les hydrocarbures et les mines, d’autres secteurs économiques, comme ceux de la pêche et du transport, convoitent l’Arctique. Le premier lorgne sur les vastes stocks de poisson que recèlent les fonds sous-marins relativement inexploités, y compris dans la vaste zone au centre de l’océan Arctique qui ne dépend d’aucune juridiction nationale. Le second se réjouit de l’ouverture de routes maritimes beaucoup plus courtes entre l’Asie, l’Europe et l’Amérique du nord, celle du « Passage nord-est » par la Russie et celle du « Passage nord-ouest » via le Canada.

Ces activités comportent des risques environnementaux majeurs. Greenpeace a déjà sonné l’alarme sur les dégâts causés par la pêche industrielle autour de l’archipel norvégien de Svalbard, qualifiés de « Galapagos arctiques », au nord de la mer de Barents. Ce sont évidemment les risques liés à l’exploitation pétrolière qui focalisent l’attention. Les tentatives de Shell d’explorer les eaux de la mer des Tchouktches, au large de l’Alaska, ont suscité une immense controverse internationale. Shell a fini par déclarer abandonner ces recherches « pour le futur prévisible », après une dépense de plusieurs milliards de dollars.

 

Total, Engie et EDF également présents dans le Grand Nord

Outre le caractère décevant de la campagne de prospection en 2015, les dirigeants de la firme anglo-néerlandaise, qui avaient évoqué des gisements potentiels représentant « plusieurs fois le golfe du Mexique » ont mis en cause les coûts élevés de ces opérations et les incertitudes politiques. La mobilisation des écologistes a cependant joué un rôle. Selon le Guardian, cette annonce de Shell avait aussi pour objectif de permettre à l’entreprise de mieux influencer le débat sur le climat et la transition énergétique à l’approche de la COP21.

De nombreux projets similaires sont abandonnés ou mis en sommeil dans un contexte de baisse du cours des hydrocarbures. Pour autant, l’exploitation pétrolière et gazière se poursuit dans d’autres zones de l’Arctique. La compagnie russe Gazprom exploite ainsi depuis 2013 le gisement pétrolier offshore de Prirazlomnoye, dans la mer de Kara. Les compagnies françaises ne sont pas absentes de cette ruée vers le Grand Nord. Le groupe français Total développe en partenariat avec le russe Novatek un énorme projet gazier dans la péninsule de Yamal. Engie (ex GDF-Suez) détient des droits pétroliers et gaziers au large de l’île de Baffin, au Canada. EDF est active dans les eaux norvégiennes via sa filiale Edison. La firme pétrolière italienne Eni a ouvert une plateforme pétrolière offshore dans l’Arctique norvégien, le projet Goliat.

Les conséquences de la marée noire de l’Exxon Valdez sur les côtes méridionales de l’Alaska, en 1989, se font encore sentir, malgré des opérations de nettoyage qui auront coûté au total plus de deux milliards de dollars. Le risque d’accidents pétroliers dans l’Arctique s’accroît avec la multiplication des forages. Personne ne dispose des moyens ni des technologiques nécessaires pour y faire face. Avec des conditions beaucoup plus difficiles, l’Arctique ne bénéficie même pas du dixième des moyens déployés en 2010 pour colmater, avec beaucoup de peines, la marée noire de Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique. On ne sait même pas comment séparer efficacement le pétrole de la glace en cas de marée noire…

 

Conflits frontaliers sur et sous la banquise

Malgré ces risques, les États riverains – Russie, Norvège, Danemark (via le territoire autonome du Groenland), Canada et États-Unis (via l’Alaska) – se précipitent aujourd’hui pour cartographier de vastes zones polaires, dans l’espoir de les ajouter à leur territoire et d’y découvrir de précieuses ressources naturelles. Depuis le début des années 2000, Canada et Russie s’affrontent pour la souveraineté sur le pôle Nord. En 2007, les Russes ont envoyé des plongeurs planter un drapeau au fond de l’océan sous le pôle Nord, devant les caméras de la télévision nationale. Les relations se sont également tendues entre Canadiens et Danois autour d’un îlot inhabité de l’archipel Arctique, l’île Hans – chacun des deux pays envoyant à tour de rôle ses soldats occuper symboliquement le terrain et y planter un drapeau. Canada et États-Unis se disputent une partie de la mer de Beaufort. Le statut des passages du nord-est et du nord-ouest – eaux intérieures, eaux territoriales ou détroit international – fait également débat.

Au-delà de gesticulations militaires sans conséquence, aucun de ces différends ne paraît de nature à dégénérer au point de remettre en cause le cadre de coopération mis en place il y a vingt ans avec le Conseil Arctique, une instance diplomatique sans réel pouvoir contraignant qui regroupe les huit États riverains du cercle polaire (États-Unis, Canada, Danemark, Islande, Finlande, Suède, Norvège et Russie) ainsi que des représentants des populations autochtones. Les pays concernés avancent cependant leurs pions, à l’image du Canada qui installe une base militaire à Nanisivik, au nord de l’île de Baffin. Si, entre les États souverains de l’Arctique, tout se règle par le dialogue, il n’en va pas forcément de même vis-à-vis des acteurs extérieurs, comme en témoigne la détention en 2013 par la Russie de trente militants de Greenpeace qui ont tenté d’aborder la plateforme offshore de Prirazlomnoye.

 

L’Arctique, un bien commun mondial ?

D’autres pays sont venus progressivement rejoindre ce grand ballet géopolitique, à commencer par la Chine. En 2013, le Conseil Arctique a admis comme nouveaux « observateurs permanents » la Chine, mais aussi le Japon, la Corée du sud, Singapour, l’Inde et l’Italie. Autant de pays plutôt éloignés de la région polaire, mais intéressés par ses ressources et ses routes maritimes… Certains acteurs souhaitent l’adoption d’un traité international sur l’Arctique dans le cadre des Nations unies. Ce traité leur apparaît comme le seul moyen efficace de protéger la région dans le contexte de la fonte programmée de la banquise. Une perspective plutôt mal vue par les grands États du cercle polaire, ni par les populations autochtones, qui n’apprécient pas toujours que les écologistes viennent leur donner des leçons.

Dans les années 1960, un traité international avait été signé en pleine guerre froide, suite à la mobilisation de l’opinion internationale, pour sauver – déjà – les ours polaires, alors menacés par une chasse intensive. Autre exemple : le traité international sur l’Antarctique, qui donne au continent austral le statut de réserve naturelle et scientifique internationale et y interdit toute activité militaire et toute forme d’exploitation de ses ressources. Cependant, les différences entre les deux régions polaires sont nombreuses, à commencer par leur degré d’éloignement des grands pôles économiques mondiaux et le nombre de gens qui y vivent : environ trois millions de personnes vivraient à l’intérieur du cercle polaire Nord, dont les deux tiers en Russie, tandis que l’Antarctique est un désert.

 

Ruée vers le pétrole offshore « extrême » ?

« La fin de l’Arctique tel qu’il a existé pendant toute la période moderne est devant nous aujourd’hui, conclut Edward Struzik. Ce à quoi il ressemblera à l’avenir dépend en partie de nos choix politiques, en tant que gens du Nord ou gens du Sud, sur ce que nous voudrions qu’il soit. » L’un de ces choix concerne la poursuite, ou non, des efforts de prospection pétrolière offshore dans des conditions extrêmes. Confrontée au déclin programmé de ses réserves traditionnelles et à la contestation de son impact climatique, l’industrie pétrolière joue désormais l’un de ses va-tout dans la poursuite de ces gisements offshore « extrêmes » présentés comme potentiellement fabuleux, mais particulièrement difficiles à exploiter. C’est le cas des gisements de l’Arctique, mais aussi de ceux du « pre-sal » au large des côtes brésiliennes ou encore de celui de Kashagan en mer Caspienne (le français Total est impliquée dans les trois). Avec toujours les mêmes problèmes : délais à répétition, dépassements budgétaires, incidents environnementaux, scandales et conflits politiques. Sans parler des conséquences pour le climat de leur future exploitation.

Ces projets relèvent de la fuite en avant : ce ne sont pas des investissements économiques « rationnels », mais des paris extrêmement risqués sur l’avenir. Au-delà de la chute conjoncturelle du prix des hydrocarbures, la viabilité financière des forages de Shell d’Eni ou de Total en Arctique, n’est pas assurée. Seule la découverte d’un gisement gigantesque pourraient leur permettre de rentabiliser leurs investissements... Tout en déclenchant une ruée massive vers le pétrole arctique, maintenir le secteur pétrolier à flot pour des décennies et remettre en cause toute perspective de réduction des émissions globales de gaz à effet de serre. Beaucoup d’observateurs pensent que c’était le pari de Shell, qui justifiait aux yeux de ses dirigeants et de ses actionnaires un investissement de plusieurs milliards de dollars.

La COP21 a-t-elle substantiellement changé la donne ? Pas si sûr. À l’invitation de Total, le gratin de l’industrie pétrolière et gazière offshore mondiale se réunissait à Pau du 5 au 7 avril 2016 pour un sommet international intitulé MCE Deepwater Development. Son objectif restait, selon les militants écologistes, de favoriser l’extension des forages offshore « toujours plus loin, toujours plus profond ». Une coalition d’organisations et de mouvements (dont Bizi !, Attac, les Amis de la terre ou 350.org) a appelé à empêcher la tenue de ce sommet, qu’elles jugaient « stratégique » pour l’avenir des énergies fossiles et des objectifs affichés par la communauté internationale dans le cadre de la COP21. Si l’avenir de la planète se joue pour partie dans l’Arctique, l’avenir de l’Arctique se joue aussi dans nos choix.3

 

 

Sources

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_du_Groenland
(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Groenland
(3) Olivier Petitjean http://www.bastamag.net/L-Arctique-soumise-au-rechauffement-climatique-resistera-t-elle-a-la-convoitise